Face à la technicisation à outrance et à la richesse excessive caractérisant notre monde moderne, ne serait-il pas opportun de se replonger dans le livre de Job ? Petit traité de la sagesse.

D’une personne érudite, on dit souvent qu’elle est un puits de science, une mine de savoir, voire un abîme de connaissance. Ces expressions courantes supposent quelque chose de fort problématique : le fait que le savoir se trouve non pas sur terre ou dans les cieux, mais sous terre, dans un abîme, une mine, un gisement, et qu’il serait en quelque sorte inépuisable. Pourquoi le savoir serait-il du ressort du dieu Hadès alors qu’il est de notoriété publique que la déesse de l’intelligence est Athéna et que cette dernière se trouve sur le mont Olympe ? Le livre de Job, qui met en scène le héros éponyme plusieurs siècles av. J.C., pose à de multiples reprises la question en son chapitre 28. Au beau milieu d’une réflexion théologique « scénarisée » qui vise à expliquer la souffrance du juste et dont le centre est le fait de savoir comment Dieu « rétribue » les hommes en fonction de leurs actions, l’auteur du livre insère en effet un chapitre sur la sagesse, définie comme le siège de l’intelligence.

L’enjeu du chapitre 28 est de savoir si la sagesse est à la portée de Job, et donc de l’être humain en général. Est-elle un avoir que l’on peut trouver, voire acquérir, ou un être que l’on peut approcher par un agir ? Dans un cas, la question qui se pose est celle de la technique qui permet de la trouver, ou des richesses qui permettent de la posséder, et dans l’autre cas, celle de la pratique qui permet de la maîtriser.

La sagesse face à l’intelligence technique

De prime abord, du verset 1 au verset 11, l’auteur semble considérer que, comme le savoir, la sagesse est une mine, un gisement, voire un abîme. Du fait de sa rareté, on ne peut la trouver qu’à force de peine, de la même façon que l’on trouve de l’argent, de l’or, du fer et du cuivre. Il suffit pour cela de creuser le sol (« Il existe, pour l’argent, des mines » v. 1), d’en extraire le minerai (« Le fer est tiré du sol » v. 2), de l’affiner en le faisant fondre (« La pierre fondue livre du cuivre » v. 2), voire de le traiter avec divers produits chimiques (« Il existe pour l’or, un lieu où on l’épure » v. 1). On retrouve dans ces quelques versets un résumé des grandes familles d’exploitation minières, toujours actuelles, que sont la mine à ciel ouvert, la mine souterraine, l’exploitation par dissolution et la lixiviation in situ à l’aide d’acide sulfurique ou de carbonate de soude. En fin connaisseur du monde de la mine, l’auteur, lucide, constate cependant que, ce faisant, les mineurs bouleversent ְla terre, comparant leur action aux ravages causés par un incendie (« La terre d’où sort le pain est ravagée en dessous comme par un feu » v. 5).

L’auteur interrompt cette séquence très « minérale » sur le caractère dévastateur de l’exploitation minière, par une séquence « animale » pour souligner que ni les hommes ni les animaux qui sont en surface n’ont la moindre idée de ce qui se passe en sous-sol (« L’oiseau de proie en ignore le sentier, l’œil du vautour ne l’aperçoit pas. Il n’est point foulé par les fauves altiers, le lion ne l’a jamais frayé » v. 7-8). L’auteur reprend ensuite son énumération des impacts de l’exploitation minière sur l’environnement (« L’homme bouleverse les montagnes dans leurs racines. Dans les roches il perce des canaux, l’œil ouvert sur tout objet précieux » v. 10), montrant sa science du milieu minier par des considérations sur la gestion cruciale des eaux de ruissellement et d’infiltration (« Il aveugle les voies d’eau pour empêcher les infiltrations » v. 11). Nul doute que l’auteur est fasciné par les prouesses technologiques de ses contemporains (les mines du roi Salomon sont légendaires), et qu’il se serait aujourd’hui intéressé aux techniques utilisées pour exploiter le gaz de schiste telles que le forage horizontal (« On fouille jusqu’à l’extrême limite la pierre obscure et sombre » v. 3), le pistolet perforateur (« La terre est ravagée en dessous comme par un feu » v. 5), et la fracturation hydraulique (« Il utilise les voies d’eau pour amener au jour ce qui était caché » v. 11). Mais, comme chacun sait, l’exploitation des hydrocarbures de roche mère a d’importants impacts environnementaux et sociaux qui ont essentiellement trait à l’utilisation et à l’éventuelle pollution des biens communs de l’humanité que sont l’eau, l’air, la terre, l’énergie, et la biodiversité[1].

Pour l’auteur du livre de Job qui souligne à la fois la capacité humaine d’exploiter la nature et les dangers d’une telle entreprise, la sagesse ne coïncide donc pas avec l’intelligence technique. A ce titre, il est le précurseur de Henry David Thoreau qui dès le XIXe siècle se gaussait de « l’esprit moderne de son temps » et posait que la technique détruit plus la nature qu’elle ne l’améliore. Dans le même esprit, Martin Heidegger a développé l’idée que l’essence de la technique est le dévoilement, car elle met en demeure la nature de dévoiler ses potentialités, de les rendre présentes et de les amener devant nous. Pour lui, sous l’emprise de la technique, l’homme tend à réduire l’ensemble du réel à une banque de ressources disponibles dans laquelle l’homme peut puiser à satiété, alors même que la liberté se fonde dans le fait de contempler sans pour autant chercher à faire advenir. De même, pour Henri Bergson le développement technologique est la cause d’un déséquilibre croissant entre la puissance matérielle de l’homme et la faiblesse de son âme[2]. Ce décalage, Günther Anders le qualifiera de prométhéen car pour lui, à l’opposé de l’utopiste qui imagine un monde qu’il ne peut réaliser, l’homo technicus produit un monde qu’il n’est pas capable de comprendre, parlant de phénomènes « supraliminaires » pour nommer ceux qui échappent à notre perception parce que trop grands, comme la menace nucléaire, et que seule notre imagination peut nous aider à appréhender dans leur totalité.

Acheter la sagesse ?

 « Mais la Sagesse, où la trouver? Où est le siège de la Raison? » Le verset 12 relance la problématique et l’auteur, dans cette deuxième section (v. 13-19), se demande si, à défaut d’être trouvée, la sagesse ne peut être acquise. Il semble en effet évident qu’elle n’est pas de ce monde (« On ne la découvre pas sur la terre des vivants » v. 13), et qu’elle n’est pas non plus ni au plus profond de la terre (« L’Abîme déclare :  » Je ne la contiens pas!  » » v. 14), ni au fond des mers (« La Mer dit :  » Elle n’est point chez moi! «  » v. 14). Force est également de constater qu’elle ne s’achète pas non plus, car l’homme ne peut en fournir l’équivalent (« On ne peut pas l’acquérir avec l’or massif, la payer au poids de l’argent, l’évaluer avec l’or d’Ophir[3], l’agate précieuse ou le saphir » v. 15-16). Aucune richesse humaine, aucune richesse tirée du monde ne peut valoir la sagesse, l’égaler, entrer en ligne de compte avec elle, se placer sur le même rang qu’elle. La sagesse n’est pas monnayable. L’homme ne peut l’échanger contre un vase d’or fin (v. 17), des coraux, du cristal ou des perles (v. 18). On ne peut la payer avec une topaze de Kush[4] ou de l’or pur (v. 19).

Dans cette deuxième section, en posant que la sagesse ne peut être acquise moyennant finances, l’auteur s’oppose à la culture de son époque pétrie de théologie économique. Le monde moyen-oriental, même s’il sait que l’or et l’argent ne peuvent acheter la sagesse, tient cependant ceux-ci pour des signes sûrs de la bénédiction de Dieu. On pensait en effet communément à l’époque qu’on ne devenait pas riche sans sagesse, et on considérait l’esprit de la richesse et celui de la sagesse comme miroir l’un de l’autre, puisque le fait de manquer de sagesse pouvait faire devenir pauvre une personne née riche. Ce monde est curieusement assez proche de celui décrit par Max Weber[5] qui le premier a souligné que le puritanisme de la Réforme, en s’opposant à la jouissance des richesses et en valorisant le travail (commandement divin car vocation de l’homme et preuve de sa confiance en son élection potentielle), a rendu légitime tant le désir d’acquérir que d’accumuler. Cette avidité dans la recherche du profit expliquerait pourquoi le capitalisme est apparu en Angleterre, puis s’est développé aux États-Unis et en Europe du Nord. De plus le protestantisme, en mettant à bas tous les manifestations sacrales du divin, aurait substitué au monde religieux, dense de droits et d’obligations mutuels, un monde scientifique, technologique, rationnel, « désenchanté », et vide de toute signification morale intrinsèque.

Dans cette section, l’auteur sépare donc la richesse de la sagesse et, ce faisant, se place du côté de Job. Celui-ci a en effet répété qu’il n’existe aucun rapport entre richesse et justice, puisque sur terre il est des justes riches et d’autres malheureux, et vice versa. L’or et l’argent d’une personne ne disent rien de sa droiture : Job était juste dans sa richesse et continue de l’être dans sa pauvreté et son malheur. Les biens passent et sont changeants, tandis que la justice et la sagesse perdurent et sont un investissement beaucoup plus intelligent. Aux yeux du lecteur, ce passage confirme et approuve donc la théologie de Job et critique les théologies économiques rémunératrices de ses « amis »[6]. Comme la tradition catholique, l’auteur considère la richesse comme un obstacle. C’est aussi ce que disent les évangiles, à savoir que l’on ne peut servir « à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24 et Lc 16, 13) et que l’on ne peut amasser que des trésors célestes, « car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Mt 6, 19-21 et Lc 12, 33-34). La foi chrétienne n’enjoint pas de haïr l’argent, mais demande simplement de se rendre disponible et de mettre sa vie en cohérence. Pour cela, il faut se libérer de toutes les emprises, tant affectives (la famille), que matérielles (les biens), ou psychiques (le moi, ses faiblesses). Travailler reste un devoir, au sens où on exécute la volonté de Dieu, où on manifeste l’effort pour participer à son œuvre, où on accomplit la mission humaine de faire fructifier la création (Gn 1, 25), mais l’accumulation n’est pas une fin en soi.

La sagesse comme don de Dieu

« Mais la Sagesse, où la trouver ? Où est le siège de la Raison? » Le verset 20 relance une dernière fois la problématique, et l’auteur, dans une troisième section (v. 21-28), émet l’hypothèse que la sagesse est un don de Dieu. Il pose que pour accéder à la sagesse, il faut d’une part craindre Dieu et d’autre part choisir d’éviter le mal (v. 28). À l’homme de l’entendre et d’y répondre par une obéissance heureuse. Ce sera tout le cheminement de Job dans les derniers chapitres du livre.

Pourquoi craindre Dieu ? Au sens premier du verbe, il s’agit de redouter sa colère. La divinité fascine et les manifestations du divin produisent toujours des émotions fortes, allant jusqu’à la panique et l’effroi. Il n’y a pas de rencontre avec l’inconnu et l’inattendu de Dieu sans un moment de saisissement. Il en est ainsi depuis l’apparition de Dieu au Sinaï jusqu’au matin de Pâques : « Moïse se cacha le visage car il craignait de regarder Dieu » (Exode 3, 6b) et les femmes venues au tombeau vide « avaient peur » (Marc 16,8). Mais cette crainte est salutaire car, en empêchant le croyant d’être paralysé par la peur de l’homme, elle est source d’une grande liberté intérieure. La foi en Dieu donne l’assurance que, quelle que soit l’issue, celui-ci soutiendra le croyant. La crainte de Dieu n’est donc pas une peur qui paralyse mais plutôt une crainte comparable à celle qu’éprouve un enfant envers son père, car craindre Dieu, c’est aussi lui témoigner un profond respect, conscient qu’il est la personnification parfaite de l’équité, de la justice, de la sagesse et de l’amour. Craindre Dieu, c’est reconnaître en lui la source de tout bien. L’appréhension qui en découle est également salutaire, car elle est celle de lui déplaire. Voilà pourquoi Proverbes 9, 10 rappelle que « la crainte de l’Éternel est le début de la sagesse ». De même, l’apôtre Paul écrit : « Travaillez avec crainte et tremblement[7] à accomplir votre salut, car c’est Dieu qui opère en vous et le vouloir et l’opération même » (Philippiens 2, 12-13). La foi n’est pas une assurance à la légère, mais une confiance toute tremblante puisque le salut est un miracle que Dieu « opère en nous », et demande en conséquence toute notre attention[8].

Comment éviter le mal ? Comme le pose le pape Benoit XVI[9], chacun sait qu’il existe une contradiction dans notre être. D’une part, l’homme sait qu’il doit faire le bien et intérieurement il veut aussi le faire. Mais dans le même temps, il ressent également l’impulsion à faire le contraire, à suivre la voie de l’égoïsme, de la violence, de ne faire que ce qui lui plaît tout en sachant qu’il agit ainsi contre le bien, contre Dieu et contre son prochain. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains, a exprimé cette contradiction : « Ce qui est à ma portée, c’est d’avoir envie de faire le bien, mais non pas de l’accomplir. Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas » (7, 18-19). Blaise Pascal a lui aussi parlé d’une « seconde nature », qui se superpose à notre nature originelle, bonne, et qui fait apparaître le mal comme normal pour l’homme. D’où l’expression « c’est humain ». Mais les écritures nous disent que l’être n’est pas un mélange de bien et de mal et qu’il n’y a qu’une source bonne, le Créateur. Si le mal ne vient pas de la source de l’être lui-même, s’il n’est pas originel, c’est qu’il vient de notre liberté, liberté « créée par Dieu », dont nous abusons. Quand en Proverbes 4, 14-15, il est dit : « N’entre pas dans le sentier des méchants, et ne marche pas dans la voie des hommes mauvais. Évite-la, n’y passe point; détourne t’en, et passe outre », cela signifie que Dieu veut que chacun de nous exerce sa liberté, et fasse des choix qui limitent sa présence.

Si l’on en croit le chapitre 28, Job n’aurait donc pas exploité le gaz de schiste, tant techniquement qu’économiquement, car il centre sa façon de penser sur Dieu[10]. Même s’il soulève publiquement des questions quant à l’équité de ce dernier à son égard, Job pose avant tout que si la mine de la sagesse existe, elle se trouve en nous, à l’opposé de l’arrogance technique et matérialiste, dans l’oubli de soi et l’amour agapique. Selon lui, la technicisation à outrance et la richesse excessive empêchent de reconnaître Dieu en ce monde. Peut-on lui donner tort, quand, alors même que l’exploitation des hydrocarbures est responsable de l’augmentation des températures et donc de la fragilisation des routes construites sur la toundra, en Alaska, pour pouvoir accéder à leurs oléoducs et les entretenir, les groupes pétroliers et gaziers gèlent artificiellement le pergélisol en y plaçant des milliers de tubes remplis de… gaz ?

[1] « Les gaz de schiste entre rationalité et raisonnabilité », J. Courcier, Risques, n° 99, novembre 2014.

[2] « Dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger […]. Le corps agrandi attend un supplément d’âme. » (Les Deux Sources de la morale et de la religion).

[3] Ophir étant le pays d’où le roi Salomon aurait tiré ses richesses, on ne peut que relever que selon 1R 10, 11, « le poids de l’or qui arrivait à Salomon dans une année était de six cent soixante-six talents » (soit 25 tonnes), chiffre qui correspond en gématrie à celui de l’empereur Néron[, et que, comme le dit saint Jean dans son Apocalypse 13, 17-18 : « Personne ne peut acheter ou vendre sinon celui qui a la marque, le nom de la bête, ou le nombre de son nom. Ici est la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence compte le nombre de la bête, car c’est un nombre d’homme ; et son nombre est six cent soixante-six. »

[4] Pays qui s’étendait sur le Soudan et l’Éthiopie actuels.

[5] L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

[6] « Un uomo di nome Giobbe. La miniera della sapienza », Luigino Bruni (https://www.avvenire.it).

[7] L’expression a été reprise pour l’empereur du Japon qui, parce qu’il était considéré jusqu’en 1946 comme un dieu vivant, devait être salué avec « stupeur et tremblements » (cf. le roman du même nom d’Amélie Nothomb).

[8] Lettre de Taizé, 2004/4 (https://www.taize.fr).

[9] Catéchèse « Le Christ est le nouvel Adam », 3 décembre 2008.

[10] Søren Kierkegaard fait d’ailleurs de Job celui qui entrevoit le dépassement du stade éthique (la morale qui se pense en termes de bien et mal, de récompense et châtiment) dans le stade religieux (où l’individu est seul devant Dieu).

Jérôme Courcier

Jérôme Courcier

Responsable RSE dans une entreprise et père de famille
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