Les symptômes sont clairs : le climat a la fièvre. Si le diagnostic fait consensus, c’est surtout sur les remèdes que le débat persiste. Et il ne s’agit pas seulement du temps qu’il fera demain, mais du monde dans lequel vivront nos enfants. Car les équilibres climatiques déterminent les conditions de vie des écosystèmes comme des sociétés. Salué par de nombreuses distinctions, dont la médaille d’or du CNRS en 2002, Jean Jouzel est l’un des plus éminents spécialistes des évolutions du climat. Un an après la COP21, Limite l’a rencontré.

Extrait du dossier « Tous à terre », paru dans le numéro 5 de Limite.

Comment un paysan breton devient-il spécialiste de l’Antarctique ?

Je suis en effet issu d’une famille d’agriculteurs. J’ai passé toute mon enfance en Ille-et-Vilaine, à Janzé, avant de commencer mes études à Rennes. Mais quand j’avais une dizaine d’années, au milieu des années 1950, j’ai entendu parler à la radio de l’ouverture du site de Saclay, dans l’Essonne. Et, allez savoir pourquoi, je me suis dit : « C’est là que je travaillerai quand je serai grand ! » Et de fait, c’est là, au CEA [Commissariat à l’énergie atomique et, depuis 2010, aux énergies alternatives. NDLR], que j’ai fait toute ma carrière de chercheur ! Après une école d’ingénieur et une licence en chimie à Lyon, j’ai voulu me rapprocher de la Bretagne et l’on m’a proposé de faire une thèse à Saclay, justement, sur la formation de la grêle. C’est au début de mes recherches, en 1969, que j’ai rencontré le glaciologue Claude Lorius, qui m’a proposé de travailler avec lui sur les glaces polaires. C’est comme ça, à partir de la géochimie isotopique, que j’en suis venu à la climatologie. Pas d’abord, donc, par souci environnementaliste, mais par intérêt scientifique.

Vous délaissez donc les grêlons pour les carottes polaires…

Oui, j’ai eu la chance d’être associé aux premiers forages glaciaires, dont celui de la base Vostok, en Antarctique, où l’on a montré qu’il y avait un lien entre les gaz à effet de serre et le climat dans le passé. Les forages de Vostok couvrent 400 000 ans ! J’ai aussi participé à la découverte des variations climatiques rapides à partir de forages au Groenland, où je suis allé cinq fois sur le terrain. Plus récemment, on a étendu les enregistrements en Antarctique sur 800 000 ans ! Aujourd’hui, on estime que l’ère anthropocène commence quand on voit, au début du XVIIIe siècle, dans les glaces polaires les quantités de gaz carbonique commencer à monter.

Jean Jouzel, illustration de Maylis MAURIN

Jean Jouzel, illustration de Maylis MAURIN

Mais comment êtes-vous passé du paléoclimat à l’écologie ?

J’ai toujours été proche de la nature : enfant, j’emmenais les vaches au pré, et j’aime bien aller aux champignons, mais je ne suis pas né écolo, loin de là ! Ma prise de conscience écologique est venue de mes travaux. Dans les années 70, les premiers modélisateurs du climat ont claire-ment montré que si l’on doublait la quantité de CO2 dans l’atmosphère, on pouvait craindre des réchauffements de 1,5 à 4,5 °C, suivant le modèle considéré. Au sein du GIEC [Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat. NDLR], que j’ai intégré en 1994, on est incité à prendre de la hauteur, en sortant de sa propre spécialisation, pour avoir une vision plus large des variations du climat. Et cela ne permet guère, hélas, de croire que les choses vont s’arranger d’elles-mêmes ! Ainsi le GIEC fait-il passerelle entre les scientifiques et les politiques.

Le développement industriel est-il la cause de tout ? Que l’homme ait pu en trois siècles influencer des cycles millénaires semble à peine croyable…

C’est pourtant vrai ! Cela se passe sous nos yeux, on le mesure, on le constate. On sait que le dioxyde de carbone, dont la présence a augmenté à certains endroits de 40 % ces deux cents dernières années, provient largement de l’utilisation de combustibles fossiles, de la déforestation, etc. C’est pareil pour le méthane, ça a plus que doublé. Donc, on voit, oui, que la condition de l’atmosphère est modifiée par l’activité humaine. C’est indéniable. D’une part, vous avez la hausse des températures moyennes ; de l’autre, la hausse du niveau de l’eau, avec le réchauffement de l’océan, qui du coup se dilate, le recul des neiges, la fonte des glaces, la multiplication de certains extrêmes climatiques (sécheresses, cyclones…), etc. Douter est naturel ! Mais les faits sont là.

Les climato-sceptiques ont-ils donc tout faux ?

[…]

La suite est à lire dans le cinquième numéro de la Revue Limite, en vente en ligne et en librairie (liste des 250 points de vente). 

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Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux