Historien et journaliste, Jacques Julliard est une figure incontournable de notre vie intellectuelle. En cette fin de journée hivernale, au cœur d’un emploi du temps bien chargé, il a volontiers accepté de nous recevoir chez lui, dans le sud de Paris. Entouré d’une bibliothèque qui, du garage au séjour, tapisse les murs de sa propriété, sages témoins d’un lieu habité par la littérature, Jacques Julliard s’est attelé avec passion et solennité à répondre à nos questions, fidèle à ses grands maîtres. Bernanos bien sûr, mais aussi Pascal, Péguy, Simone Weil ; la foi dans la culture pour drapeau, l’exigence de vérité pour parti.

 

Comme le pense Macron, le vrai clivage se situe entre les conservateurs et les progressistes ?

Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’il s’avoue.

Le mot « conservateur » est désormais au cœur de la pensée de beaucoup d’intellectuels, notamment de droite, mais aussi de gauche. Le fait que la gauche ait intégré en son sein un parti dont le programme est d’empêcher la destruction de la nature – je veux parler bien sûr de l’écologie – le prouve. Il est fondamentalement conservateur, et c’est très bien ainsi !

Ce « pôle conservateur » a toujours existé. Il est juste aujourd’hui en train de s’affirmer, à travers l’écologie, mais pas exclusivement. On le perçoit également à travers une certaine vision du peuple; pour qui le peuple serait, au fond, une masse stable, attachée à un certain nombre de symboles, d’habitudes, de coutumes, de valeurs, bousculées par la mondialisation et le progrès technique… Cette vision du peuple correspond pour partie au mouvement des Gilets jaunes.

En résumé, je dirai donc que l’écologie et un certain « populisme » constituent les deux jambes de ce « nouveau » conservatisme transcendant le clivage gauche-droite et s’opposant au progressisme ; à l’idée – très présent à la Libération avec les marxistes mais aussi des socialistes, des chrétiens – selon laquelle l’Histoire ne serait que le déroulé d’un vaste mouvement tendant vers l’émancipation du genre humain, la reconnaissance de l’homme par l’homme.

Un autre clivage a vu le jour avec les Gilets jaunes: celui opposant « France d’en haut » et « France d’en bas ». Ce clivage a cristallisé autour du rejet des médias. Que nous dit ce rejet du rapport entre le citoyen lambda et l’« expert », l’homme qualifié pour analyser et tenir un discours sur la cité?

Aux origines des mouvements populistes, il y a toujours une critique des intellectuels. Et l’intellectuel aujourd’hui, par excellence, c’est le journaliste ; celui qui donne l’information et qui la commente. Cette critique contient son lot de méfiances, de complots qu’il faut savoir combattre, car contrairement à ce que les gens croient, l’information, ce n’est pas quelque chose de facile à obtenir! La pensée naïve s’imagine qu’on ramasse l’information comme des framboises le long d’un chemin. C’est faux! L’élaboration de l’information demande une délibération, une enquête, des moyens, une formation… Les gens croient que la réalité s’impose d’elle-même et que les médias, manipulés qu’ils sont par les puissants, refuseraient d’en rendre compte. Je ne dis pas que les manipulations n’existent pas. Il n’y en a jamais eu autant. Mais tâchons de raison garder, et souvenons-nous de ce que disait Alain : « il faut être bien savant pour saisir un fait. » Pour lire le réel, il faut toujours, au préalable, savoir chausser des lunettes. On ne peut pas faire comme si un fait s’imposait à chacun de nous de la même manière. Les faits résistent aux désirs de simplification. Les lire pour les dire, c’est forcément accepter d’intégrer un prisme, baisser la tête, s’incliner avec humilité devant nos limites…

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Max-Erwann Gastineau

Diplômé d'histoire et de science politique, membre de la rédaction de la revue Limite