Isabelle Saporta est docteur en sociologie et journaliste. Déjà auteur du « Livre noir de l’agriculture, et de « Foutez-nous la paix ! », elle fait paraître cette année, « Du courage ! », aux éditions Fayard. A travers des exemples concrets tirés de ses reportages, elle dresse le constat d’une agriculture française  étouffée par le productivisme, l’Union européenne, où les lobbies sont rois, et les normes.

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Limite – Quel est le nœud du problème aujourd’hui pour l’agriculture française ?

Isabelle Saporta – Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il fallait nourrir la France. Nous avons dit aux agriculteurs qu’il était nécessaire de faire une révolution productiviste. Les meilleurs élèves d’alors étaient les bretons. Mais nous sommes tous coupables dans cette affaire : la société qui en avait besoin, l’Etat qui a investi beaucoup d’argent et le syndicat majoritaire, la FNSEA.

Ce modèle pourtant est insoutenable. Il ne peut pas être maintenu. Quand j’ai fait paraître mon Livre noir de l’agriculture, la FNSEA me rétorquait que le modèle productiviste fonctionnait très bien et que mon propos était outrancier. Entre temps, il y a eu les bonnets rouges et la crise de 2016. Nous sommes arrivés au bout du système. Quand nous avons un tiers des agriculteurs qui gagne moins de 350 euros par mois, on peut en conclure que le modèle n’est plus viable. Il ne nourrit plus ses paysans. Il est générateur de pollution et de problèmes de santé publique.

Qui sont les premiers responsables du désastre productiviste ?

Nous avons laissé les clés du camion à la FNSEA. Le syndicat majoritaire contrôle toutes les Chambres d’agriculture ou presque, et toutes les sociétés d’aménagement du territoire ou presque. Les agriculteurs qui veulent appliquer un modèle alternatif vous expliquent comment se passent les choses.  Pour avoir accès aux services de la Chambre ou à des terres, on leur répond qu’ils doivent d’abord prendre leur carte à la FNSEA !

Le syndicat majoritaire a dévalorisé socialement les agriculteurs, en les plaçant devant l’alternative suivante : soit vous faites de l’hyperspécialisation soit vous êtes un loser. On faisait ainsi fi des traditions séculaires qui avaient fait leurs preuves, ce que confirme la recherche à la fois en agronomie et en épidémiologie.

Je pense à ce berger corse de 90 ans que j’ai rencontré. Il était convoqué avec d’autres bergers par Lactalis et on lui a expliqué que le lait cru était une catastrophe. Il a répondu avec panache : « Si j’avais bouffé ta merde, je n’aurais jamais vécu aussi longtemps ».

En plus de la FNSEA, il y a la question de l’industrie agro-alimentaire. Pourquoi dites-vous régulièrement que le principe de précaution est le faux-nez de cette industrie ?

Il est utilisé aujourd’hui pour détruire l’artisanat français. C’est-à-dire, concrètement, pour pasteuriser le lait et faire de l’industriel de volailles. Or ce sont précisément ces pratiques qui déclenchent des maladies. Nous avons une fracture entre l’industrie agro-alimentaire qui s’autocontrôle et les petits artisans prisonniers d’une France des 400 000 normes et qui ne demandent qu’une chose : qu’on leur « foute la paix » !

Sur la grippe aviaire, j’ai entendu pendant des mois le ministre Stéphane le Foll nous dire que le problème était la faune sauvage – pourtant responsable de seulement 55 cas. Il a fini par reconnaître que la cause était fondamentalement liée au système productiviste et très spécialisé. Que n’a-t-il pas soutenu plus tôt les éleveurs de plein air ? Et que propose-t-il comme solution ? De pousser les petits éleveurs de plein air à  se plier à des normes de bio-sécurité, autant dire à entrer  dans un modèle industriel …

Pouvez-vous, à travers l’exemple du porc, nous montrer le cercle vicieux qui caractérise le système productiviste, comme vous l’aviez fait dans votre « Livre noir de l’agriculture »?

Avant, quand vous étiez éleveur porcin, vous éleviez vos porcs, vous les soigniez et vous les abattiez. Désormais, avec l’hyperspécialisation et le productivisme, ils vivent dans la nuit noire à longueur de temps dans un univers concentrationnaire et dans une odeur insupportable de déjections. En conséquence de quoi on les charge en médicaments. Quant à leurs éleveurs, leur travail est réduit à une portion congrue de ce qu’ils faisaient auparavant.

La nourriture que mangent les porcs n’est plus celle préparée par les éleveurs mais c’est un pot belge livré par la coopérative et qui est déversé en appuyant sur un bouton. Elle est faite à partir des résidus les moins chers possibles et issus du monde entier d’agrocarburants et du monde industriel en général. Elle a été achetée à des usines qui sont aujourd’hui tenues par des traders. C’est cette nourriture que les services vétérinaires, rebaptisés services de protection de la population, recommandent d’appliquer aux éleveurs en plein air respectueux de leurs traditions et de leurs animaux !

Avec le changement de modèle que j’ai décrit, les éleveurs n’y ont pas gagné financièrement, puisque de toute façon nous ne serons jamais les plus forts dans la concurrence mondiale déloyale, si l’on raisonne en termes productivistes. Il y aura toujours moins cher ailleurs ! S’ajoute pour eux une image, qui n’est pas fausse, de pollueurs. Au bout du compte, ce système ne rend heureux ni les animaux ni leurs éleveurs !

Enfin, le ministre de l’agriculture Stéphane le Foll s’est opposé à toutes les expérimentations de camions d’abattage ou d’abattage à la ferme. Il laisse ainsi faire les comportements déviants. Comment imaginer en effet qu’un éleveur qui a fait naître ses bêtes et les a accompagnées les tue dans d’horribles souffrances ?

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Lié à cette question du productivisme, nous avons également qu’il y a un problème européen. « Il faut faire sauter ce verrou européen » disait Jean-Pierre Coffe que vous avez bien connu …

Je suis un grand défenseur de l’Europe. Je pense que c’est le plus beau projet que l’on ait eu ces dernières années. Pourtant, force est de constater qu’il a été dévoyé. Nous avons dit à nos concitoyens qu’avec l’Europe nous ne paierions plus très cher la nourriture et que les agriculteurs, subventionnés, pourraient gagner leur vie. Seulement le pacte n’a pas été tenu. Ce ne sont ni les agriculteurs ni les consommateurs qui ont gagné. Ce sont les industriels ! Nous avons payé  pour que l’industrie agro-alimentaire ne paie pas ses matières premières au juste prix, or elle n’a pas besoin d’aides publiques. En revanche, nous, citoyens et consommateurs, nous payons tous les dégâts collatéraux de l’agriculture productiviste. Je pense au coût de la dépollution de l’eau, sachant que plus de 90% des points de surveillance de nos eaux de surface sont contaminés. Je pense aussi à la facture de santé publique avec les problèmes posés par l’utilisation de produits phytosanitaires, pour lesquels la France se classe championne, ou vice-championne selon les années !

Pourquoi l’Union européenne empêche-t-elle l’étiquetage ?

La ministre Marisol Touraine a enfin déclaré qu’il était nécessaire de mettre en place un étiquetage nutritionnel, avec des codes couleurs (rouge, vert). Toutefois, ce ne sera que facultatif car les lobbies industriels de l’agroalimentaire ont déjà verrouillé les choses au niveau européen…

Prenons l’exemple des perturbateurs endocriniens, ces fameuses molécules qu’on trouve partout : dans la nourriture, dans les pesticides et jusque dans les muesli du petit déjeuner. Ils interfèrent avec les systèmes endocriniens, d’où leur nom. Ils sont responsables de malformations génitales chez les petits garçons et de cancers hormonaux. Pourtant, tous les industriels de la chimie ont réussi à empêcher que l’Europe légifère sur ce sujet !

Une étude récente de 60 millions de consommateurs a montré que dans les cheveux d’une quarantaine d’enfants, il y avait au moins une trentaine de perturbateurs endocriniens. Il y a moins de bisphénol A parce que c’est interdit en France depuis 2015, mais les industriels ont trouvé la parade avec le bisphénol S !

En l’absence de courage politique, nous n’avons pas d’armes légales pour lutter contre ces perturbateurs au niveau européen.

Autre grief fait à l’Union européenne dans votre livre, la concurrence déloyale qui est inscrite dans le marbre des traités et les traités de libre-échange.

Par les traités de libre-échange, nous allons donner les clés de nos agricultures à de grandes multinationales qui vont dire à nos paysans qu’ils leur coûtent toujours trop cher. Nous allons liquider pour de bon notre filière bovine, et les emplois qui vont avec, pour des gens dont le seul objectif est de faire de l’argent ! Nous sommes loin des impératifs de souveraineté alimentaire, de consommer français et local.

Cela risque encore d’aggraver l’effet « diagonale du vide », à savoir le vide créé dans nos campagnes par la fermeture des services publics et des boutiques d’artisans. Les villages perdent leurs habitants et leur âme.

Nous avons oublié que ce sont les éleveurs qui font vivre nos territoires, au-delà des questions économiques. La défense des agriculteurs, c’est celle de nos paysages !

Laurent Ottavi

Etudiant en histoire, contributeur à Atlantico et Liberté Politique.