Il y a aujourd’hui un besoin urgent d’agir pour limiter la destruction de la nature et les conséquences humaines qui s’en suivraient inévitablement. Pour cela, les gestes individuels comptent mais ne sont pas suffisants : une organisation collective est donc nécessaire pour révolutionner notre système actuel. Dès lors, la mobilisation massive des citoyens est indispensable. Elle est impulsée par des incitations positives à la transition écologique, notamment la construction de nouveaux récits qui donnent envie à chacun de s’engager pour construire un monde désirable. Au-delà de l’action, la remise en cause de notre lien à la nature est nécessaire. L’homme doit réaliser qu’en détruisant la nature, il se détruit lui-même.

La situation n’est pas préoccupante, elle est extraordinairement grave. Comment mobiliser les citoyens autour des questions écologiques ?

Si les citoyens sont prêts à descendre dans la rue par milliers, comme l’ont montré de récents exemples en France (Charlie Hebdo, Mariage pour tous, coupe du monde de football), pourquoi n’arrive-t-on pas à mobiliser autant lors de manifestations pour l’écologie ? Pour l’écrivain et réalisateur Cyril Dion, ce sont les émotions qui nous poussent à descendre dans la rue. Elles peuvent être suscitées, d’une part par une catastrophe, auquel cas il est souvent trop tard pour agir et le risque qu’un régime totalitaire s’impose est important. D’autre part, ces émotions peuvent naître de récits ou d’histoires auxquels on s’identifie. En effet, l’espèce humaine est fabulatrice, c’est-à-dire qu’elle construit des histoires à partir de faits réels en y donnant un sens. Aujourd’hui, le récit encore majoritaire dans nos esprits considère l’argent comme une source de liberté, de confort et donc de bonheur. Pour engager une rupture avec cette idée reçue, à l’origine de la société de consommation, nous devons inventer de nouveaux récits qui donnent envie de construire un monde désirable. Le cinéma, par exemple, est un formidable moyen de diffuser des récits. C’était l’objectif du film Demain réalisé par Cyril Dion, qui ne cherche pas à donner des solutions toutes faites, mais à raconter des histoires qui stimulent notre créativité. Après avoir vu ce film, on se dit : «  Voilà des personnes qui me ressemblent. Je pourrais faire la même chose qu’eux, c’est-à-dire quelque chose pour lequel je suis doué et qui donne sens à ma vie. »

Que chacun ait envie de se mobiliser pour l’écologie est d’autant plus important que la situation est extraordinairement grave. Aujourd’hui, nous avons encore les moyens de limiter le réchauffement climatique si nous engageons rapidement un changement profond de notre société.

Cyril Dion : « L’écologie doit être la colonne vertébrale du XXIe siècle. »

Il est encore temps… de faire quoi ?

Une première piste d’action possible se traduit par les gestes du quotidien – ou écogestes – comme partager sa voiture, choisir sa banque en sachant où elle investira son argent, changer son alimentation… Cependant, si ces gestes comptent et ne sont pas à négliger, ils sont néanmoins insuffisants pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5° C d’ici la fin du siècle.

La deuxième voie d’action est celle du changement radical, c’est-à-dire un changement à la racine de notre mode de vie (minimalisme, Tiny House, occupation de ZAD). Si ce choix engage toute la personne, il est aussi libérateur. C’est ce dont témoignent beaucoup d’adeptes du zero waste comme Hélène de Vestele – fondatrice d’Edeni – qui accompagne des individus et des entreprises dans leur transition écologique. Ce mode de vie fait écho à la sobriété heureuse prônée, entre autres, par le pape François. Enfin, une troisième option se dessine : s’engager pour agir collectivement.

Le premier lieu d’engagement collectif est notre travail. Outre le fait que nous y consacrions le plus clair de notre temps et de notre énergie, le travail nous permet de mettre nos talents au service du bien commun. « Je travaille chez Monsanto mais j’y vais à vélo, alors ça va ! », ironisait Cyril Dion lors de l’introduction du colloque « Écologie : un espoir pour le XXIe siècle »[1]. Par là, il illustre néanmoins une situation bien réelle: la plupart d’entre nous passe la journée à faire un travail qui contribue à la destruction de l’environnement et compense pendant son temps libre. On ne travaille pas pour attendre le week-end, les vacances ou la retraite, mais au contraire pour construire le monde dans lequel nous souhaitons vivre. Il y a donc un besoin urgent que nous travaillions par passion pour libérer notre créativité, et pour la mettre au service de la construction d’un nouveau modèle de société.

Au-delà de la vie professionnelle, l’engagement collectif s’organise aussi à l’échelle des communes, des pays et des continents et passe donc par la politique.

La politique peut-elle nous sortir d’affaire ?

L’action politique n’est aujourd’hui pas à la hauteur des enjeux écologiques. En effet, les responsables politiques ne veulent pas ou n’arrivent pas à agir – comme l’illustre la démission de Nicolas Hulot – tant les objectifs écologiques apparaissent incompatibles avec notre modèle économique actuel, basé sur une croissance perpétuelle. Néanmoins, certaines communes comme Grande-Synthe (département du Nord) montrent l’exemple en faisant des questions écologiques une priorité. Le maire de la ville, Damien Carême, se considère garant de la dignité des habitants, à la fois par l’accès à des logements décents, à l’alimentation, à l’éducation, à l’énergie, à la santé, à la culture et à la mobilité. Parmi les mesures politiques adoptées par la ville, on peut citer les repas 100% bio servis par les cantines d’école et d’EPAHD avec une sensibilisation préalable des employés et parents, la gratuité des transports en communs, la facilitation de la circulation cycliste, la formation du personnel de la ville à l’utilisation de produits ménagers faits maison à base de produits naturels, la mise en place de jardin partagés en pied d’immeuble, des repair cafés (c’est-à-dire des lieux où les citoyens peuvent réparer ensemble des objets), une isolation thermique du bâti optimisée, l’achat de terres agricoles pour permettre l’installation d’agriculteurs en agriculture biologique afin de développer une alimentation locale et de saison. Finalement, les villes de demain doivent allier écologie et bien-être social car « tout marche ensemble ».

En outre, les initiatives mises en place dans cette commune ont permis d’extraire les habitants du modèle économique ambiant pour qu’ils puissent réviser leurs modes de consommation. Pour étendre la transition écologique, la remise en cause de la logique économique actuelle semble donc inévitable.

Damien Carême : « Il faut mettre l’écologie à la portée des gens. »

Quelle économie est compatible avec l’écologie ?

Le modèle économique actuel n’est pas compatible avec l’écologie. D’une part, la croissance perpétuelle, moteur de notre société, engendre des pollutions, détruit des ressources, et génère des déchets. D’autre part, la nature n’a pas de valeur économique en soi et n’est pas intégrée dans le système économique, comptable et financier. Émergent alors des propositions d’inclusion de la nature dans l’économie actuelle, telles que la prise en compte des externalités négatives des activités humaines sur la nature par la taxation des matières premières. Cependant, le développement d’autres modèles économiques est possible, comme l’économie de fonctionnalité encore appelée économie de service. Par exemple, en substituant le service de location au service de vente, le prestataire aurait alors tout intérêt à faire durer son produit au lieu de chercher à vendre le plus de produits possible. Le journaliste évoque aussi l’économie circulaire, c’est-à-dire une économie où la matière première reste dans la boucle économique.

En rappelant les forces du fonctionnement des systèmes vivants, le biologiste et ancien président du Muséum d’histoire naturelle de Paris, Gilles Bœuf, met en lumière les limites de notre modèle économique. En effet, le vivant innove sans cesse – pour tous et non pour quelques-uns – il utilise l’énergie avec parcimonie, il ne produit jamais ce qu’il ne peut pas dégrader et enfin il tend vers l’optimisation et non la maximisation. Pour une espèce qui s’est auto-proclamée sapiens (c’est-à-dire sage, intelligente), il est temps de se rappeler que nous faisons partie de ces systèmes vivants.

Finalement, la définition actuelle de la croissance – aussi « verte » soit-elle – n’est pas compatible avec les objectifs écologiques. Cette notion de « croissance verte » pose la question de la transition énergétique à poursuivre, ce qu’a exploré le journaliste Guillaume Pitron dans son dernier ouvrage La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique.

Gilles Bœuf : « Le vivant ne maximise jamais, il optimise. »

Énergies « vertes », transition énergétique, voitures électriques… mirages écologiques ?

À l’heure où les énergies fossiles s’épuisent et où les problèmes environnementaux associés font scandales, deux technologies se développent: les technologies « vertes » ou « propres», et les technologies numériques. Face à l’engouement que suscitent les énergies « vertes », Guillaume Pitron souhaite tirer la sonnette d’alarme. En réalité, un parallèle se dessine entre énergies fossiles et énergies « vertes », toutes deux reposant sur l’exploitation de ressources naturelles limitées. En effet, les métaux rares (c’est-à-dire le cobalt, le gallium, les terres rares, le tungstène, le graphite ou l’indium) sont nécessaires au fonctionnement des technologies « vertes » et numériques. Où chercher ces matières premières nécessaires ? Si les mines se multiplient en Chine, Russie et Australie, certains envisagent déjà d’exploiter des gisements dans l’océan Pacifique et dans les astéroïdes, faisant fi de leur statut de bien commun de l’humanité.

Outre la remise en question écologique des technologies dites « vertes », celles-ci sont aussi critiquables d’un point de vue éthique et social. Encore une fois, ce sont les populations les plus pauvres qui subissent les conséquences de ces exploitations minières. Doit-on rouvrir les mines françaises pour qu’on réalise ce que nous faisons subir à d’autres populations à l’autre bout du monde ? Il est urgent de prendre conscience des flux de matières premières nécessaires au développement des nouvelles technologies. En effet, nous avons perdu le lien à la matière, nous ne nous rendons pas compte qu’utiliser un smartphone ou envoyer un e-mail consomme des matières premières.

Les limites de l’innovation technique et technologique amènent à se questionner sur la croissance que nous poursuivons. Si certains encouragent la décroissance pour freiner l’effondrement de notre modèle, d’autres invitent à se diriger vers la croissance en bien-être et spiritualité.

La conversion écologique est-elle aussi spirituelle ?

Pour Dominique Bourg, philosophe et professeur à l’Université de Lausanne, notre conversion écologique nous mène à un changement ontologique dans la manière dont nous percevons la nature et l’homme. En effet, il ne faut plus considérer l’homme « comme maître et possesseur de la nature » dont il cherche à s’arracher, mais comme une espèce à part entière de la nature. Ainsi, en portant atteinte au système vivant, l’homme – animal dans sa physiologie – s’atteint lui-même.

Ce lien à la nature, si important et pourtant si peu présent dans la vie quotidienne des citadins, est à chérir. Certaines villes, comme Grande-Synthe, invitent la nature en ville en plantant des arbres fruitiers, en soignant la balade pédestre et cycliste, et en permettant aux habitants de jardiner au pied de leur immeuble. La contemplation de la beauté à travers la nature nous mène vers la sobriété heureuse : « se nourrir de beauté évite de se goinfrer d’autres choses » observait Laura Morosini, conseillère en conversion écologique et cocréatrice de l’association Chrétiens unis pour la Terre, lors du colloque « Écologie : un espoir pour le XXIe siècle ».

Dominique Bourg : « Il n’y a aucun sens à vouloir s’arracher à la nature. »

[1] Colloque organisé par l’hebdomadaire La Vie à Lille (octobre 2018).

Cécile Richard et Ariane Courcier

Fondatrices de l'association Hommes de Terre.

Les derniers articles par Cécile Richard et Ariane Courcier (tout voir)