Le 15 et 16 septembre 2017 a lieu de colloque de TECHNOlogos à l’EHESS intitulé « La numérisation de l’éducation : promesses, illusion et enjeux ». Hervé Le Meur, coordinateur de Technologos, nous a accordé un entretien dans lequel il montre les enjeux de ce colloque autour du numérique à l’école, de l’école et dans l’éducation et met en garde contre une fausse idée de la technique.

Pouvez-vous nous présenter votre association, Technologos combats, (sources d’inspiration…) ?

A partir d’une critique de la technique puisée chez certains penseurs comme Ellul, Illich, Mumford, Weil, … l’association Technologos soutient non pas que les techniques particulières sont mauvaises, mais d’une part qu’elles ne sont pas neutres. D’autre part, elle soutient qu’il y a un impensé, un non dit, un refus de voir les aspects négatifs (la force obscure 🙂 de ce qu’on pourrait appeler la Technique comme principe : l’impératif qu’à chaque problème on cherche une solution technique (au sens souvent mécaniste) alors que des solutions humaines (au sens où elles ne requièrent pas d’Experts, de spécialistes pour les régler ou résoudre les problèmes qu’elles posent) existent. Un exemple : si on constate que des enfants d’Asie du Sud-Est ont des trouble de la vision, voire deviennent aveugles par manque de provitamine A dans leur alimentation, on peut soit fabriquer un riz (qui est leur aliment de base) génétiquement modifié pour que le bol alimentaire des asiatiques contienne la provitamine A (sans le leur dire !), soit encourager ces asiatiques à diversifier leur alimentation avec des solutions qui existent déjà comme des tisanes de feuilles d’un arbre (en les éduquant, leur expliquant ce qui leur arrive). Une solution est hétéronomisante alors que l’autre est autonomisante.
Pour les sources d’inspiration, personnellement, j’ajouterais Orwell, Arendt, Anders dans mon panthéon, et même Tocqueville !

Technologos organise un colloque sur le numérique à l’école le WE prochain. Pourriez-vous donner à nos lecteurs de bonnes raisons d’y participer ?

assise technologosNous allons parler du numérique à l’école, de l’école, mais aussi dans l’éducation, suivant un peu le plan du livre Ecole : la servitude au programme de Florent Gouget.
Le numérique à l’école consiste notamment en la généralisation des tablettes pour les enfants. Quand on me dit que c’est un facteur de liberté dans le dessin par exemple, j’objecte qu’un programme ne permet jamais que ce qui a été rendu possible par son concepteur alors qu’une feuille de papier n’interdit même pas de sortir du cadre !
La numérisation de l’école, c’est par exemple la prolifération de tous ces logiciels (APB, pronote, …) qui permettent à l’administration de forcer les enseignants à donner le suivi des cours. On nous le vend pour les enfants qui se trouveraient indisponibles, ce qui n’arrive pas tous les jours ! Cela sert à donner le moyen à l’administration de surveiller le bon avancement des cours. C’est comme la notation des caissières de supermarchés qui permet près leur tri/licenciement et la « poursuite de l’efficacité maximale ». On ne doit pas oublier l’importance des grandes entreprises et leurs intérêts par la création d’un nouveau marché !
Le numérique dans l’éducation, c’est notamment le fait que même les parents physiquement présents avec leurs enfants consultent leurs comptes facebook, … bref ne sont pas présents de façon charnelle, incarnée, physique. Et j’y vois une évolution de nos sociétés qui survalorise le (faux) virtuel en méprisant le matériel/charnel. Sauf que les enfants développent des troubles du comportement qui risquent de devenir la nouvelle règle : absence de concentration, nécessité de médiation (numérique) pour la communication, … Nous aurons trois médecins pour parler de ces troubles du comportement.

Nous ne sommes opposés à aucun numérique en particulier, mais nous arrogeons le droit de parler aussi des aspects négatifs et de dénoncer une logique générale à l’œuvre !

Vous êtes aussi engagé dans la lutte contre les OGM : pour quelles raisons et par quelles actions ?

J’ai commencé de lutter contre les OGM, puis les brevets sur le vivant il y a une vingtaine d’années. Puis je me suis aperçu que je ne m’opposais pas tant aux OGM ou aux brevets qu’à une forme d’artificialisation du vivant. Mon amour pour la liberté m’a motivé à m’opposer à toute artificialisation car je soutiens que si, un jour, une seule caractéristique d’un enfant est déterminée par ses « parents » (avec la réalisation d’un médecin qu’on oublie souvent), alors cet enfant sera considéré comme un produit. On aura fait basculer l’engendrement dans le monde de la production, ce qui sera le triomphe suprême du Capitalisme avec de nouveaux relais de croissance très bien analysés par Alexis Escudéro dans son livre La reproduction artificielle de l’humain.

 On comprend que ce n’est pas à une technique particulière qu’on s’oppose, mais à un sens général, à une volonté de « se rendre comme maître et possesseur de la nature »

Et quel rapport avec les autres combats technocritiques (nanotechnologies, procréation artificielle, numérique, transhumanisme…) ?

Quand on comprend que ce n’est pas à une technique particulière qu’on s’oppose, mais à un sens général, à une volonté de « se rendre comme maître et possesseur de la nature » (Descartes), on comprend que chaque combat particulier éloigne du vrai ennemi. Hélas, le vrai ennemi est multiforme et est présent en chacun de nous, plus ou moins. Il faut donc commencer par se sevrer de la volonté de puissance. Mais cela ne suffit pas ! Et il ne faut pas essentialiser notre ennemi puisqu’il est en nous aussi.

La technologie est-elle un danger en soi, ou tout dépend-il de l’usage qu’on en fait ?

La technique (comme idéologie et non comme technique particulière) n’est pas neutre.

Il faudrait définir chaque mot. Mais dire « la technique (au sens d’une technique particulière) n’est pas un problème, c’est son usage » m’a toujours semblé faux et pervers. Principalement parce que l’usage dépend de la technique : je ne m’exprime pas de la même façon quand je parle et quand j’écris. Ensuite parce que cette affirmation suppose subrepticement que l’individu, l’utilisateur est 100% autonome, qu’il n’est pas influencé par la technique. Or je prétends, pour donner un argument simpliste que le seul fait de conduire une grosse voiture rouge modifie la conduite par rapport à une petite voiture noire. Bref, la technique (comme idéologie et non comme technique particulière) n’est pas neutre. La question intéressante est alors de tracer ses influences, et rétroactions. C’est à cela que travaillent de nombreux collectifs comme Ecran total, Dconnexion, ou la revue Silence et plus généralement tous les technocritiques.

Comment reliez-vous la critique des technologies et le combat écologique ?

Pour moi c’est l’amour de la liberté. C’est à dire ne pas se faire déterminer par des tiers pour tout. Mais, à l’instar d’Illich, je ne prône pas l’autonomie absolue, la toute puissance comme le fait notre société capitaliste (cf. Une folle solitude de Olivier Rey). Je souhaite une articulation entre l’autonomie et l’hétéronomie. Principalement parce qu’un humain 100% autonome ne serait pas sujet à l’amour (et vous mettez toute relation sociale dans cet amour là !).  J’ai besoin, pour expérimenter ma liberté, de savoir ce qui lui résiste, ses limites ! Et le seul exemple de limite à ma toute puissance, c’est l’Autre, qu’il soit d’un autre sexe, d’une autre couleur de peau, d’une autre espèce, d’un autre règne. Les détenteurs de ma liberté sont tout ce qui n’est pas moi et cela me rend plus humble. On pourrait appeler cela la Nature.

Plus d’information sur TECHNOlogos ici

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux