Dans la grande tradition de la littérature populaire – entendez la littérature qui s’intéresse moins aux états d’âmes d’une comtesse qu’à une marmite de saucisses-lentilles ; en gros, en très gros, de Rabelais à Frédéric Dard – chaque livre d’Olivier Maulin suscite des salves de rire. Mais l’écriture jubilatoire d’Olivier Maulin est comme une pudeur pour excuser son regard ô combien lucide sur notre époque. Son dernier et neuvième roman, La fête est finie a été publié en juin dernier aux éditions Denoël.

A l’instar de vos huit précédents romans, La fête est finie met en scène des marginaux, des tarés, des alcooliques, une mémé droguée, des tocards – en effet, il n’y a pas d’autres mots pour qualifier vos deux personnages principaux !  Pourquoi cet attrait pour les zinzins ?

Je les trouve sympathiques ! Notre société prône l’excellence, la rationalité, le dépassement de soi ; par conséquent, un débile incarne en soi une provocation. Il contraste avec le monde ultra-rationnel dans lequel nous vivons. Aujourd’hui, où tout nous enjoint à la performance, à quoi sert le neuneu, l’idiot du village ? D’ailleurs, c’est effarant, l’idiot du village de mon enfance a disparu !

Cette inutilité pose du reste une question de société. Si l’on anticipe sur la monstruosité rationnelle de notre société, je ne serais pas étonné que l’on pousse un jour les « inutiles » au suicide assisté. Les humanistes qui se réjouissent des « avancées » en termes d’« euthanasie choisie pour tous » sont pathétiques. On a envie de leur dire : « Attention les gars, dans une société de plus en plus tournée vers la productivité, on finira par pousser les gens dont on n’a pas besoin à se supprimer eux-mêmes ». On ne les massacrera pas, on ne les mettra pas dans des camps (le totalitarisme a pris un visage sympa), on leur fera simplement intégrer les codes dominants au point que ce sont eux-mêmes qui décideront que leur vie n’a plus d’intérêt, un intérêt évidemment fixé selon des normes purement pratiques et utilitaires.

Rappelons-nous de l’affaire Lambert où un médecin a quand même demandé aux parents d’un handicapé de prouver que la vie de cet handicapé (leur fils) avait encore du sens s’ils ne voulaient pas qu’on le « débranche » (à ce détail près qu’il n’était pas branché). Un médecin détenteur d’une seringue létale qui demande des preuves que la vie a un sens, avouons que ça devrait faire peur à tous ceux qui craignent le retour des heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Bref, revenu universel ou euthanasie, il faudra bien trouver des solutions pour régler la question des « inutiles »…

Par ailleurs, mes personnages créent des situations qui m’offrent l’occasion de développer mes thèmes de prédilection : la fuite d’un monde devenu pénible, les sociétés alternatives, etc. Par leur naïveté, leur côté innocent et inadapté, ils sont contraints à la fuite et comme ils n’ont pas leur place dans ce monde, ils vont la chercher dans des communautés parallèles, des sortes de contre-mondes si vous voulez.

La fête est finie, Olivier Maulin, Denoël, juin 2016, 18.90€, 240p.

La fête est finie, Olivier Maulin, Denoël, juin 2016, 18.90€, 240p.

Les deux personnages principaux de La fête est finie vont se retrouver dans un groupe de marginaux qui se prépare au chaos, à la fin du monde. On peut parler de groupe « survivaliste». Mais la réalité va perturber leur train-train apocalyptique… Le groupe va se mobiliser contre des projets de bétonisation de leur chère vallée des Vosges où ils sont installés. Réalisent-ils que la fin du monde est déjà là, hic et nunc ?

Je ne développe pas une théorie du survivalisme – d’ailleurs, je n’emploie pas le terme –  mais en effet, je décris des gens vivant en quasi autarcie dans un petit camping des Vosges. Ils sont persuadés que le monde court à sa perte, que le système va s’effondrer, si bien qu’il vaut mieux se retrouver prêt d’un étang et d’une forêt afin d’être autonome le moment venu. Il s’agit en effet ni plus ni moins que de survivre quand la catastrophe surviendra.

Mais à un moment, attendant la catastrophe, ils réalisent qu’elle est déjà là ! Elle prend le visage d’un projet de décharge industrielle et d’un Center Park de 200 hectares avec sa serre tropicale et ses toboggans fluos… le tout au cœur de la forêt des Vosges. Ils vont alors se mobiliser pour faire échouer ces deux projets. Je trouve l’idée d’un basculement entre la prévision de la catastrophe et le fait qu’elle est déjà advenue intéressante. C’est un peu comme les hommes politiques qui disent : « si vous votez pour untel ou unetelle, vous courez à la catastrophe ». Ces imbéciles sont debout à poil au milieu des ruines (dont ils sont responsables) et nous parlent de la catastrophe à venir…

La fiction rejoint la réalité. Vous faites notamment une rapide allusion au projet EuropaCity (projet de centre commercial et de loisirs de 80 hectares sur les terres agricoles de Gonesse, dans le Val-d’Oise : consultez notre article sur le sujet)

En écrivant mon livre, je pensais en effet à EuropaCity avec son « parc des neiges » indoor pour que les gens puissent skier dans la plaine de Gonesse. C’est un projet très objectivement délirant, qui semble conçu par des productivistes shootés à la cocaïne. Ce projet incarne le No Limit absolu.

En se mobilisant contre le Center Park, vos personnages font appel à des militants écologistes et constituent une « ZAD » éphémère. Vous dressez un portrait pour le moins sarcastique des « zadistes » que l’on peut rencontrer dans la réalité. Je pense à cette militante qui change les articles des noms communs afin de « dé-fasciser » le langage… Avec de tels militants, qui peuvent apparaître risibles sous votre plume, le combat est-il perdu d’avance face aux productivistes ?

Je me suis certes amusé avec ces personnages de « zadistes » mais au contraire, ma fin est très optimiste ! Les personnages qui habitent cette vallée des Vosges sont ancrés dans leur terroir, enracinés, très différents des altermondialistes davantage intéressés par l’avènement d’une société libertaire qui leur donnerait le droit de fumer des joints. Mais les premiers ne peuvent lutter seuls contre un bataillon de gendarmes et il fallait donc des troupes. Confessons-le : je me sers des « éco-warriors » ou autres militants gauchistes comme de la chair à canon.

Mais je décris aussi une alliance objective entre deux groupes réunis par un intérêt commun. D’une part, des gens enracinés qui défendent leur vallée, leur pré carré, et se foutent pas mal de défendre la planète – pour eux la planète, cette abstraction, n’existe pas ! D’autre part, des militants qui défendent une idéologie et combattent un système dans sa globalité. S’il fallait tirer des conclusions politiques à mon roman, on pourrait dire qu’il souligne voire encourage cette convergence entre une certaine droite et une certaine gauche qui peuvent avoir un intérêt à un moment donné  à une « alliance objective ». Cela ne veut évidemment pas dire qu’ils construiront le monde de leurs rêves main dans la main, ni qu’ils ne se foutront pas sur la gueule au moment de bâtir ce monde. Mais disons que pour la phase de « résistance », il peut y avoir des convergences.

Il ne faut pas oublier le Larzac (de 1971 à 1981, un mouvement s’est constitué jusqu’à l’abandon d’un projet gouvernemental d’extension d’une base militaire NDLR). Aujourd’hui, on a tendance à donner crédit aux militants libertaires de cette victoire. Mais quand on y regarde d’un peu plus près, on constate que le fer de lance de cette lutte était constitué par les paysans catholiques du causse du Larzac. Aussitôt la messe du dimanche terminée, ils partaient manifester aux côtés des militants gauchistes. Il y eut véritablement une alliance entre des paysans enracinés qui défendaient leur terroir et des libertaires qui défendaient de manière plus abstraite une idéologie. Ils se sont retrouvés d’accord pour lutter ensemble contre la base militaire mais pour autant le monde qu’ils souhaitaient les uns et les autres n’était pas vraiment le même…

Dans la lignée de vos autres romans, La fête est finie s’apparente à une fable de la lutte contre le progrès. On vous classe sans trop se tromper parmi les antimodernes. Pourquoi ce thème du progrès est-il sous-jacent à l’ensemble de votre œuvre ? 

Je crois que la question du progrès est absolument centrale et affreusement mal traitée aussi bien par ses partisans que par ses opposants (ou ce qu’il en reste). Comme l’a montré Jacques Ellul, chaque progrès implique un gain et une perte. Comme les deux faces d’une même médaille, chaque progrès charrie son lot de construction, son bénéfice, mais aussi son lot de destruction, son maléfice, et ceci en dépit de l’utilisation que l’on en fait. Un exemple tout bête : les centres commerciaux qui ont fleuri ces dernières décennies dans les petites villes de province ont permis aux habitants d’avoir un accès moins couteux aux biens de consommation, donc une augmentation de leur pouvoir d’achat (bénéfice) mais ils ont dans le même temps asséché les centres-villes et détruit une sociabilité et un mode de vie convivial (maléfice). Seuls les imbéciles croient que le progrès est univoque et que seule une mauvaise utilisation du progrès le rend préjudiciable. Vous ne trouverez aucun progrès qui soit simplement « positif ». Certains apportent à la société des bénéfices qui dépassent ce qu’ils lui retirent. Mais d’autres apportent des bénéfices qui sont moindres que ce qu’ils détruisent. Ces derniers sont donc clairement nuisibles et s’ils sont imposés quand même, c’est parce que certains y ont un intérêt.

A chaque changement, il convient donc de s’interroger : « sommes-nous prêts à perdre telle ou telle chose ? Est-ce que ce que l’on va gagner vaut vraiment le coup ? Jusqu’où sommes-nous capables de sacrifier ce qui nous constitue ? » C’était exactement le débat que l’on aurait dû avoir lorsque les Suisses ont voté par référendum il y a quelques années contre l’immigration massive. Au lieu de ça, toute la presse française leur est tombée dessus sur le mode « vous vous tirez une balle dans le pied, l’immigration est une chance pour l’économie ». Or, les Suisses ont simplement dit : oui, l’immigration est peut-être une opportunité économique (ce qui n’est du reste pas certain) mais nous sommes prêts à renoncer à ce bénéfice dans la mesure où le maléfice qui va avec (la perte de notre mode de vie et de notre identité) est une perte trop importante. C’est finalement la même chose dans mon livre, les habitants de la vallée ne veulent pas de cette fameuse « croissance » qui prend la forme d’une décharge industrielle et d’un Center park débile. Ils estiment qu’ils ont trop à perdre, en dépit des emplois que va créer ce projet. Ces personnages enracinées ne veulent pas abandonner leur mode de vie, leur âme, ni voir leur vallée défigurée par le béton. C’est ce qui les conduit à prendre le chemin du combat.

Aujourd’hui, le vrai problème du progrès, c’est qu’il est divinisé. Nous le vénérons et l’approuvons quel qu’il soit dans un réflexe pavlovien dénué de tout sens critique. Il ne s’agit pas de rejeter le progrès en bloc, dans une attitude réactionnaire tout aussi pavlovienne, mais je crois que l’on devrait tout simplement le questionner. Pour cela, il faudrait le retirer des mains des experts « qui savent ce qui est bon pour nous » (et qui la plupart sont salariés de l’industrie productrice de ce progrès) et le mettre en débat sur la place publique. Le jeter dans l’Agora avec ses implications dévoilées. S’il y avait donc une révolution mentale à opérer dans notre société, elle tiendrait dans ces termes : donnons-nous les moyens de questionner le progrès, nous n’en serons que plus heureux !

Crédit photo : Andrew Kovalev

Grégoire Deherr

Redacteur en chef de revuelimite.fr

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