Franck Damour est agrégé d’histoire et directeur de la revue NUNC. Déjà auteur d’un essai sur le transhumanisme (La tentation transhumaniste, éditions Salvator, 2015), son dernier ouvrage traite de l’utopie immortaliste. Heureux les mortels car ils sont vivants est un recueil des lettres qu’il a adressées aux deux fondateurs de Google – Larry Page et Sergey Brin – chantres emblématiques de cette utopie mortifère.  

Pourquoi avoir écrit ces lettres aux fondateurs de Google et pourquoi les avoir fait publier ?

Ce livre est une interpellation. Je ne pense pas que Larry Page et Sergey Brin aient une claire conscience des enjeux soulevés par leur utopie immortaliste. Il y a donc encore une possibilité et une nécessité de dialoguer avec ces personnes, à l’image du pape François qui a rencontré certains patrons des grandes entreprises du numérique dont Eric Schmidt (l’ex-PDG de Google) ou Mark Zukerberg.

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Editions Corlevour, avril 2016, 14 €, 112 p.

L’idéologie immortaliste ne se confond pas avec le désir d’éternité qu’ont toujours eu les hommes, et qui se manifeste par la religion ou l’art par exemple. Dès lors, comment la définissez-vous ?

Le désir d’éternité est une aspiration à un dépassement, à une transcendance, y compris par la technologie. L’être humain est un être fini qui aspire à l’infini, un infini entendu comme un dépassement de sa finitude mais sans la nier. Aujourd’hui, nous connaissons une dégradation de cette aspiration dans un mauvais infini fait d’accumulations. Le désir d’éternité se dilue dans une quête d’immortalité qui est avant tout une peur de la finitude.

C’est-à-dire ?

L’utopie immortaliste est présentée de façon positive pour des raisons de marketing. Mais, plutôt qu’une attraction, c’est une peur qui anime cette utopie : celle de la précarité et de l’imprévisibilité. D’ailleurs, notre société nous fait souvent vivre comme si nous ne devions pas mourir. Le sociologue Paul Yonnet parle d’un « sentiment d’immortalité » qui nous habite. En plus de l’allongement de l’espérance de vie, nous sommes dans une époque qui a déritualisé la mort et qui l’a en quelque sorte effacée de notre horizon symbolique. Les transhumanistes ne parlent pas d’amortalité ou d’immortalité, ils parlent d’une « mort contrôlée ». Or quelqu’un qui choisit la date de sa mort vit comme s’il n’était pas un mortel. C’est un imaginaire de toute-puissance.

Quelles sont les racines historiques de l’utopie immortaliste ?

Larry Page et Sergey Brin n’ont pas d’idéologie très précise. Même s’ils ont recruté un des porte-paroles du transhumanisme (dont Ray Kurzweil), ils ne se définissent pas comme tels. En revanche, on peut rattacher leur utopie à une certaine culture qui naît dans le creuset des années 1960 en Californie. En Europe, nous pensons que les courants hippies sont tous anti-technologiques.

Il y a pourtant eu deux branches : une qui était effectivement anti-technologique et très politisée, et une autre peu politisée et attirée par l’idée de dépasser l’humain par toutes sortes de techniques qui vont du yoga à la colonisation de l’espace, en passant par la méditation transcendantale, le LSD ou l’informatique ! Cette deuxième branche faisait de la technique et des nouvelles technologies une voie d’émancipation de notre condition humaine. Ce n’est pas nouveau : depuis les années 1830-1850 il y a régulièrement aux Etats-Unis des utopies technophiles qui font de la technologie un moyen de salut. De ce fait, on peut dire que le transhumanisme est une idée chrétienne devenue folle avec une aspiration au Salut par la technique, à un corps glorieux grâce à la cyborgisation, à un rêve de communion des âmes dans le cyberspace.

Cette utopie immortaliste porte-t-elle en elle la fin de la transmission ?

Elle acte le fait que la transmission n’est plus un souci pour un certain nombre de nos contemporains. Le psychologue Christopher Lasch expliquait dès 1979, dans la Culture du narcissisme, que l’idéologie immortaliste est liée au fait que l’individu narcissique ne se préoccupe plus du tout de sa descendance. Il ne vit que pour lui et la transmission l’angoisse. La seule solution est de se perpétuer lui-même.

Les partisans du transhumanisme estiment que chacun pourra ou non choisir l’immortalité. Mais le libre choix n’est-il pas ici une chimère ?

Vivre 300 ans ne relève pas du choix individuel d’un consommateur, comme le répètent les transhumanistes et comme on peut le lire sous la plume de Luc Ferry. C’est une question politique car les conséquences concerneraient évidemment l’ensemble de la société ! En fait, l’immortalisme est une utopie foncièrement individualiste, apolitique. Rien de plus logique car la vie politique pour des êtres immortels n’a pas de sens : à quoi bon la justice (puisqu’il n’y a plus de jugement dans la mesure où il n’y a plus de fin), à quoi bon les lois pour des êtres immortels et tout-puissants ? En effet, le socle de notre fraternité, c’est notre mortalité et notre fragilité.

L’utopie immortaliste postule au contraire que seule la quête de la performance peut nous rassembler. Ceci dévoile une réalité importante : l’homme « augmenté » a peur de l’altérité. Les dieux grecs étaient immortels, et leur condition ne fait pas rêver : ils paraissaient très solitaires et malheureux… L’immortalisme est un alibi pour laisser le néolibéralisme prendre toute la place. Ne voir ce sujet que par la lorgnette de l’individu, c’est sortir du politique et laisser faire des entreprises comme celles qui investissent dans la recherche biotechnologique. Leur finalité, lucrative, n’est pas celle du bien commun. Lorsqu’on constatera les dégâts, il sera trop tard pour réguler.

Que faire face à cette menace transhumaniste qui porte en elle cette utopie immortaliste ?

Le combat est d’abord culturel. Il s’agit de défendre les fondements de notre condition humaine. La condition humaine n’est jamais donnée, elle émerge d’une lutte contre ceux qui croient que tout est possible. Sur le plan politique, peut-être faudra-t-il qualifier certaines pratiques dites d’« augmentation de l’humain » de crimes contre l’espèce humaine, comme cela a été déjà fait pour le clonage. Mais avant cela, il convient de ne pas céder aux sirènes de la « révolution transhumaniste » : les progrès technologiques ne sont jamais une fatalité, ils appellent toujours un discernement, cas par cas.

Enfin, plus fondamentalement, il nous faut sans doute repenser notre politique pour y intégrer les  éléments non-humains – la nature, les animaux. A l’image des Grecs, nous devons redevenir les porte-paroles de cette nature, car elle nous rappelle à notre finitude. Autrement dit, il faut recosmiser notre vie politique.