En cette période de l’année – ou de notre vie – il est temps de trouver un job, un vrai, plein de perspectives miroitantes. Pour nous orienter dans cette quête, il n’est pas de meilleure boussole que le site américain careercast.com. Il nous dévoile les deux meilleurs « métiers » de l’année 2016, c’est-à-dire les mieux rémunérés, mais aussi ceux qui ont l’air du temps en poupe et le cap au futur. Vous les aurez devinés – ou peut-être pas.

Ce sont, numéro 1, « data scientist », avec un salaire annuel médian de 128,240$ et une prévision de croissance de 16%, et, numéro 2, « statisticien », avec 79,990$, ce qui est beaucoup moins mais se trouve largement compensé par un « growth outlook » de 34%. Je m’attendais un peu à ne pas voir sur le podium le charpentier ou le poète. Je ne m’imaginais toutefois pas que le statisticien caracolerait loin devant l’ingénieur, l’avocat, le médecin et même le financier.

Quand on découvre que le troisième du palmarès est l’« analyste en sécurité », on s’aperçoit que les trois nouvelles professions suprêmes n’en forment qu’une seule, qui porte sur l’analyse des données. Leur promotion est donc liée à la croissance de l’informatique et à celle, exponentielle, des data que nous produisons chaque jour (data au nom trompeur, notons-le en passant : elles ne sont pas à proprement parler de l’ordre du don, mais de l’émission, de la sécrétion, de la trace à la fois captable par un appareil électronique et quantifiable sous forme d’octets – de sorte qu’à travers ces données il s’agit précisément de ne rien donner, au sens d’une offrande généreuse, mais de se laisser quantifier, au sens d’une emprise utilitaire). Or voici le plus intéressant : cette évolution procède de la science, mais, loin d’être son triomphe, elle est sa capitulation.

La science jusqu’ici passait par deux questions : pourquoi et comment. Les Anciens s’attachèrent surtout à la première, les Modernes, à la seconde. On a glissé d’une recherche des causes à une recherche des lois – ou de la causalité à la fonctionnalité. Ce fonctionnalisme est à l’origine de l’ordinateur. Mais, avec lui, et la délégation de la recherche aux moteurs informatiques, nous sommes désormais au-delà. Et donc sortis de la modernité. Un ordinateur ne pense ni ne suppute. Il compute. Il mouline des données avec une puissance de calcul qui dépasse complètement la nôtre. Aussi, pour s’appuyer sur ce qui fait toute sa puissance, il convient de réduire toute science à la statistique. De ne plus chercher une causalité ni saisir une fonctionnalité, comme le fait la pensée humaine, mais, à partir d’un algorithme, d’établir une corrélation.

Avec des hôpitaux de l’Ontario, IBM a récemment mis en place un protocole de prise en charge des prématurés. Grâce à des capteurs, six flux de données sont enregistrés simultanément et en permanence : pulsation cardiaque, quotient respiratoire, tension artérielle, etc. Leur analyse statistique a permis d’établir que, paradoxalement, lorsque tous les voyants sont au vert de manière trop constante, une infection ne manque presque jamais d’arriver. On le sait, sans savoir comment ni pourquoi. Nul enchaînement causal, nul mécanisme fonctionnel ne sont repérés, seulement une succession dans le temps validée par un calcul de probabilités. Tels antécédents produisent presque toujours tels conséquents, voilà tout, et peu importe le sens ou la logique : le logiciel permet déjà d’exercer une meilleure prévention et de sauver des vies. Comme le note Coline Tison dans son petit livre Internet, ce qui nous échappe : « Pourquoi les bébés vont-ils être infectés ? Comment l’infection se traduit-elle ? Demain ces questions seront superflues. Les chercheurs disposeront d’une grande masse de données et ils établiront des corrélations. Celles-ci seront bientôt plus importantes que la connaissance et la compréhension. […] Le Big Data va peu à peu transformer notre rapport à la connaissance, à la science, et donc notre rapport au monde. »

Pour le Socrate 2.0, la connaissance de soi se transforme en « quantification de soi ». Des individus vivent désormais avec des électrodes patchées un peu partout sur leur corps et peuvent découvrir qu’ils vont toujours beaucoup mieux le mardi et le jeudi sans en connaître la raison (tandis que le dimanche est généralement des plus déprimants). Ils savent ainsi quand agender un entretien d’embauche ou un rendez-vous galant. Et sur quels paramètres il faut veiller afin de prolonger leurs jours et continuer à décortiquer leur vie sur des histogrammes.

Bien entendu, que le pourquoi et le comment cèdent de plus en plus le pas au combien laisse entrevoir le rapport du numérique et du numéraire – de l’informatique et de l’argent. La connaissance de soi n’est pas une marchandise. La quantification se paye cher (il faut par exemple acheter les smart clothes de chez Wearable Tech). Elle sert d’ailleurs à être mieux ciblé par la prospection commerciale. Telle est l’extension du domaine « computassier », si l’on m’autorise ce néologisme : une Pentecôte de la statistique où les langues de feu sont remplacées par le data processing et les pop-up publicitaires.

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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