François Peltier a peint son premier tableau à l’âge de 10 ans. Depuis il ne cesse de creuser le sillon d’un art sacré figuratif non réaliste, qui évite à la fois les travers de l’académisme et la tentation de l’abstraction. Peignant les églises et les cathédrales, il ressemble à un artiste du Moyen Âge (et chez nous cette comparaison a valeur de compliment) égaré en temps démocratiques. Avec patience et passion, à la pointe de son pinceau, il tente d’insuffler à notre époque le goût du sacré ; ses œuvres se veulent des « sas entre Dieu et les hommes ». Avec Augustin Frison-Roche (l’un des ses disciples) et sa fille Louise Peltier, ils présentent à Paris l’exposition Chemin(s) de Croix, à partir du 25 février.

Vous essayez par votre travail de redonner sens à l’Art sacré qui soit aussi éloigné du néo-sulpicien que de l’abstraction contemporaine. Comment définiriez-vous le sens de votre démarche artistique?

Il faut peut-être en préambule dire la différence entre Art Sacré et Art Religieux. Un critique d’art disait « Lorsque Giotto peint sa maîtresse, on dirait la Vierge, alors que lorsque Raphael peint la vierge, on sent que c’est sa maîtresse qui sent encore les draps tièdes ».

L’art Sacré n’est pas toujours religieux, l’art religieux n’est pas toujours sacré, mais nous conviendrons ici qu’Art sacré veut dire art sacré et religieux. Pour moi, l’Art est un transitus entre les fidèles et Dieu. L’artiste tente de rendre visible l’invisible. Je m’inscris dans la pensée du Pape Saint Grégoire le Grand (540 -604) qui a dans une lettre à l’Evêque Serenus définit cette notion de transitus, et l’art comme moyen d’aller vers Dieu. Je tente de creuser et établir des sas entre Dieu et les hommes. Pour cela j’essaie de « laisser passer « autant que je peux la Parole de Dieu sans trop la contraindre par ma volonté.

L’art a connu trois étapes en Occident : l’art pour Dieu, puis à partir de la Renaissance l’art pour l’art et depuis un peu plus d’un siècle l’art pour l’or. Ou le stade iconique, le stade esthétique et le stade visuel comme le dit Régis Debray. Je choisis clairement l’Art pour Dieu ! Je ne décore pas les églises, je continue à les construire. Je cherche le pérenne dans un monde éphémère, car « l’Art est ce qui demeure » écrivait Hölderlin. Je m’inscris dans une tradition qui ne peut se contenter d’être une redite. Ainsi que le disait Salvador Dali « Seule la Tradition est neuve ». Si le message du Christ est intemporel, la forme par lequel il s’exprime doit être elle, du temps présent. « Re-présenter » veut bien dire rendre présent à nouveau…

Quelles sont vos sources d’inspiration ?Capturegdmonarque

Le peintre est une éponge. Il absorbe tous les liquides qui traînent. Lorsqu’il crée, il rend un liquide mêlé et personnel qui n’est aucun des liquides essuyés. Plastiquement je me nourris de tout avec une prédilection pour les peintures rupestres et les fresques romanes. Mais Gauguin aussi, ou Klimt… Tous transpirent une aspiration au sacré.

Comment définissez-vous votre « style » ?

Par choix chrétien, je fais une peinture figurative non réaliste. Car ultra-réaliste, elle oublierait la part divine de l’Incarnation, et non figurative, elle oublierait la part humaine et tangible de l’Incarnation. J’emploie des couleurs fortes par goût et pour leur symbolisme, tout ceci avec une technique en glacis.

Pour ce qui est du message et de l’iconographie, je m’en remets à l’Eglise. C’est elle qui vérifie l’orthodoxie de mon message. Je la sers. Mais je veille jalousement à ma liberté d’expression. A chacun ses compétences en somme : à l’Eglise le religieux, à moi l’artistique.

Autrefois, l’Eglise avait un rôle primordial dans la découverte et la promotion des artistes, rôle qu’elle semble avoir abandonné à mesure que déclinait sa puissance. Comment jugez-vous aujourd’hui les rapports entre l’Eglise et les artistes?

Je ne peux parler que de l’Eglise de France, car je n’ai pour l’instant pas travaillé à l’étranger. L’Eglise ne semble plus avoir les moyens de promouvoir ses artistes. Tous les projets que j’ai mené à biens ont été payés par les fidèles (des souscriptions spéciales) et non directement par l’église sur ses fonds propres. La hiérarchie ne semble pas vraiment passionnée par l’art et la création actuelle. La formation des prêtres sur la relation entre art et foi est notoirement insuffisante. Rares très rares sont les séminaires qui abordent le sujet. J’ai participé à une journée de formation dans un diocèse où j’ai pu m’apercevoir que le sujet n’avait jamais constitué une préoccupation pour la plupart des prêtres
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Pourtant vous dites qu’ « un nouveau vent se lève »…

Je reçois des appels de prêtres, souvent curés de Paroisse, qui disent « plutôt que d’acheter une copie, je vous demanderais bien une création ». Le nombre de ces contacts ne cesse de grandir… Bien entendu tous les projets n’aboutiront pas. Il n’empêche que cet enthousiasme est encourageant. Cet élan vient des paroisses. Vient de la base. Vient souvent de jeunes prêtres fiers de leur foi, fiers de leur état d’ecclésiastique.

L’une des difficultés majeures d’un renouveau de l’Art Sacré tient dans l’existence de la DRAC (Direction régionale des Affaires culturelles, délégation du ministère de la Culture dans chaque région). Elle est à la fois conservatrice, dogmatique, empreinte d’un académisme contemporain militant et le plus souvent, a peu de sympathie pour les sujets religieux.

Les prêtres ne sont plus très nombreux mais ils sont convaincus (devenir prêtre aujourd’hui demande beaucoup de courage) mieux formés, et prêts à déplacer des montagnes…

L’une des difficultés majeures d’un renouveau de l’Art Sacré tient dans l’existence de la DRAC (Direction régionale des Affaires culturelles, délégation du ministère de la Culture dans chaque région). Elle est à la fois conservatrice, dogmatique, empreinte d’un académisme contemporain militant et le plus souvent, a peu de sympathie pour les sujets religieux. Le renouveau de l’art Chrétien passera par des lieux non tenus par l’Etat où la DRAC n’a pas d’avis à formuler.

L’Eglise peut-elle devenir une nouvelle force artistique ?

« Le monde dans lequel nous vivons a besoin de beauté pour ne pas sombrer dans la désespérance » disait Paul VI. La grande force de l’Eglise est de se situer hors du système mercantile de l’art mais dans la quête du sens. Depuis que je peins pour l’Eglise, j’ai retrouvé une liberté oubliée.

CcroixaptureJ’ai tout à la fois échappé au mercantilisme et à l’académisme idéologique contemporain, à la pression des marchands comme aux ukases et interdits de l’art officiel. Il faut donc que l’Eglise impose une réelle diaconie de la Beauté (c’est d’ailleurs le nom d’un jeune mouvement d’Eglise qui se développe). C’est à l’Eglise de donner le la. Nous artistes d’art sacré, nous sommes juste à son service.

Il semble que l’art contemporain soit arrivé au bout de ses limites dans la promotion de la laideur et de l’absurde. Pensez-vous que le Beau et le Sacré puissent redevenir à nouveau centraux dans l’art, dans une époque profondément individualiste et relativiste?

Il est paradoxal que le dit « art contemporain » qui se réclame de la table rase « squatte » les lieux où le passé est le plus visible ! Il s’expose dans des lieux prestigieux (Louvre, Versailles, Mont Saint-Michel) où l’on va de toute façons. Cela assure un nombre d’entrée minimum et permet de l’imposer au quidam. Les Musées dit d’Art contemporain ont des chiffres de fréquentation dérisoires une fois que vous enlevez les scolaires et tous les « groupes » que l’on emmène plus ou moins de force en troupeau.

Il est important de comprendre que l’appellation dite « art contemporain » est un vol sémantique. Ce n’est plus un art. L’œuvre (quand elle existe) est depuis longtemps sans importance à côté du discours, la main n’est plus. Koons aurait pu faire une œuvre de Hirst et inversement.

Il faut que nous, artistes, nous puissions proposer une alternative sérieuse à ce public perdu. Un art qui a un sens, qui élève, redresse l’homme. Il nous faut rappeler très fort que l’Art est une théophanie. Que le Beau est en quelque sorte une Incarnation de la Vérité. C’est cela que veut dire la phrase de Dostoïevski « La Beauté sauvera le monde ». Un Père Dominicain me confiait « La Beauté ? Elle sauvera l’Eglise aussi… Si l’Eglise ne revendique pas et n’essaie pas de permettre la Beauté, elle s’éteindra ». Un Chanoine joyeux m’annonçait « Un Concile met cinquante ans à être digéré… Nous y sommes. Nous pouvons aujourd’hui réinvestir les églises que nous avons trop dépouillées par réaction après le Concile. Nous arrivons enfin au temps de la création »

Il est important de comprendre que l’appellation dite « art contemporain » est un vol sémantique. Ce n’est plus un art. L’œuvre (quand elle existe) est depuis longtemps sans importance à côté du discours, la main n’est plus (Koons aurait pu faire une œuvre de Hirst et inversement), la volonté de Beau n’est plus… Il n’existe d’autre critère que le financier (certains l’appellent le « Financial Art ») et l’auto-proclamation prétentieuse de ce qui fut au début une boutade de Duchamp.

Quand à l’adjectif « contemporain », il est faux dans le sens où il nous faut écrire que 90 % des artistes contemporains, ne sont pas « contemporains »… C’est pour cela qu’il faut écrire le « dit art contemporain ». L’art d’aujourd’hui s’appelle l’art actuel, et l’« art contemporain » est le nom d’un mouvement d’art officiel qui ne représente qu’une toute petite minorité des artistes d’aujourd’hui. Ils ont usurpé le mot art. Ce qu’ils font n’a rien à voir avec ce que durant 60 000 ans on a appelé art. Il y a tromperie sur la marchandise… Ils devraient employer un autre terme.

Il semble que la gauche seule comprenne le rôle civilisationnel deJardin de fleurs l’Art là où la droite libérale n’y voit qu’une opportunité mercantile. Comment l’expliquer ?

Ce n’est pas à un artiste de l’expliquer. Mais plutôt à un politologue que l’art l’intéresserait…

Je crois que pour comprendre le rôle civilisationnel de l’art, il faut aimer le temps. Autrement dit, l’inverse du goût de l’instant d’aujourd’hui. Aimer le passé et l’histoire mais aussi le futur. Il faut s’inscrire dans et sur le long terme : se rendre compte que ce que nous savons des Scythes ou des Etrusques, nous l’avons découvert par leur art. Seul l’art traverse le temps.

La droite libérale est dans le présent, l’immédiat, le consommable. Hannah Arendt a montré cette opposition entre, une culture conçue comme une consommation (consommer de l’expo, de la musique, du cinéma, consommer même de l’architecture maintenant … « pour faire marcher le commerce » et le développement du culte de l’évènement) et l’Art vu comme une recherche d’éternité.

La gauche connaît depuis longtemps la puissance de l’image. Elle sait que la fameuse photo du Che est infiniment plus importante que son « œuvre ». Elle s’en est servie avec efficacité dans son « agit-prop ». Elle est plus communicante que la droite. Depuis cinquante ans, la gauche considère que l’art est de gauche. Elle a donc à tendance à s’y intéresser plus que la droite libérale d’aujourd’hui. Je ne parle pas des droites disparues.

Nous connaissons en France une rare conjonction qui empêche la diversité artistique: l’alliance d’une idéologie déstructurante, de l’autorité de l’Etat et des grosses fortunes spéculatives.

La droite libérale hésite entre un suivisme de l’art officiel édicté par la gauche et un conservatisme frileux. Soit elle suit, soit elle conserve. La droite libérale n’imagine ni n’impulse de politique artistique originale différente de la gauche.

La gauche a mieux compris la puissance civilisationnelle de l’Art ?

On pourrait dire en caricaturant : la droite n’y comprend rien, la gauche s’en sert… Les deux spéculent en chœur ! Nous connaissons en France une rare conjonction qui empêche la diversité artistique: l’alliance d’une idéologie déstructurante, de l’autorité de l’Etat et des grosses fortunes spéculatives. A elles trois, elles imposent un art contemporain officiel qui laisse peu de place à la liberté. Le trio infernal… Car il n’y a pas de contre-pouvoir.

Mais heureusement l’art, tel que je l’entends, est différent de l’image. La véritable perception de la puissance de l’art, au delà de la gauche ou de la droite, reste une affaire de connaissance intime, de finesse de perception, d’éducation de la sensibilité… Et ma vie de peintre est jalonnée de merveilleuses expériences de gens remués au plus profond d’eux et amené vers le haut, vers la lumière. Parce que l’Art leur a permis de s’y hisser… transitus.

invite

Eugénie Bastié

Eugénie Bastié

Rédactrice en chef de Limite (Politique)
Journaliste au Figaro
Eugénie Bastié