Samedi dernier, à notre grande surprise, Emmanuel Macron a repris à son compte une formule chère au Pape François : « tout est lié » a-t’il dit, afin d’établir un corrélation entre terrorisme et dérèglement climatique : « On ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme, si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique ». La déclaration a immédiatement fait polémique. A cette occasion, nous republions une tribune parue en janvier 2016 dans le deuxième numéro de Limite, qui souligne le lien entre réchauffement climatique, migrations et sources du terrorisme.

Qu’est-ce qui rapproche un migrant yéménite ou syrien d’un Gobemouche noir d’une forêt des Vosges ? L’exil. L’un a perdu son pays, l’autre ses vieux chênes. Tous deux sont des exilés. Tous deux ont fui la terre qui les a vus naître, parce qu’elle devient trop chaude, trop sèche, victime collatérale du désastre écologique.

Qui connaît le Gobemouche noir ? Discret, il hante les vieilles futaies feuillues ou mixtes, principalement dans le Nord-Est. Il chasse les insectes en vol et niche dans les trous de Pics. En automne, il migre au sud du Sahara. Sa survie dépend d’un fragile équilibre. L’exploitation forestière intensive laisse de moins en moins vieillir les arbres. Le climat qui s’assèche ne convient plus à ses essences favorites. Le rythme annuel des éclosions d’insectes change ; or l’oiseau ne peut modifier sa date de retour dans nos régions, et se retrouve de plus en plus en décalage avec ses proies. Enfin, le désert forme un obstacle toujours plus large pour rejoindre des zones d’hivernage elles-mêmes de plus en plus arides et inhospitalières. À terme, ce petit forestier est condamné à l’exil et sans doute à la disparition par nos jeux d’apprentis sorciers. Le Yéménite et le Syrien aussi.

Le Yémen n’est pas qu’un des « pays les moins avancés ». C’est aussi l’un des dix plus pauvres en eau du globe. Une population de plus en plus citadine et une agriculture convertie de manière brutale et désordonnée aux techniques « modernes » ont rompu le fragile équilibre hydrique. La consommation d’eau souterraine excède largement le maigre renouvellement des nappes qui dépend de pluies toujours plus rares. C’est au dérèglement climatique qu’on doit cette sécheresse chronique, selon la Banque mondiale elle-même. Les techniques ancestrales d’irrigation et de terrasses sont oubliées au profit de gourmandes pompes à moteur. Tournée vers l’exportation, l’agriculture assoiffe le pays. Hors du centre de Sana’a, les réseaux publics de distribution d’eau ne fonctionnent quasiment pas. Comme le pétrole, unique ressource, vient à manquer, le pays se retrouve littéralement à sec… facteur éternel de troubles dont le puissant voisin saoudien a beau jeu de tirer profit. Fin du pétrole, exploitation intensive irresponsable, épuisement de l’eau, terre devenue inhospitalière, exil, émeutes et guerre : le Yémen, un avant-goût du monde de demain ?

Et la Syrie ? Certes, les réfugiés syriens ne sont pas que des migrants climatiques. Ils fuient avant tout la guerre, la tyrannie du clan Assad ou de ses ennemis. Il n’empêche. Un système agricole lui aussi inadapté a dû faire face à une sécheresse sans précédent (2006-2011), entraînant une chute verticale des réserves en eau. En 2009, l’ONU dénombrait un million de migrants « intérieurs », chassés vers les villes depuis leurs terres devenues impropres à la culture. De vrais réfugiés climatiques, ceux-là. La guerre civile est née sur ce terreau de misère. Les apprentis sorciers occidentaux l’ont fait prospérer dans un pays en manque d’eau et de pain : d’autosuffisante, la Syrie était devenue, juste avant guerre, importatrice de céréales.

Cette région du monde est depuis des siècles un lieu de coexistences précaires, d’équilibres fragiles, souvent rompus, puis renoués, blessés, puis pansés. Le défi climatique, qui démultiplie la tension sur les ressources vitales – l’eau, la terre arable – pourrait leur porter le coup de grâce. Il pourrait rendre tout aussi vaines les imprécations « ils n’ont qu’à se battre contre Daech au lieu de s’enfuir ». Se battre pour quoi ? Pour se retrouver ensuite maître de la terre même qu’on avait dû quitter pour un bidonville ? Que savons-nous donc du désespoir du réfugié ? C’est si loin, juin 40. Oui, cette immigration est un drame, une tragédie. Pour le migrant.

Le Gobemouche aussi fait face à la guerre. Pas de camps d’accueil, pas d’aides pour l’animal expulsé par la sinistre « perte d’habitat ». Devant lui, la compétition sauvage et la mort, pour lui ou son rival. D’autres exilés le pressent, venus du Sud où le désert s’étend. Aptes ou non à coloniser les terres dévastées par notre frénésie extractiviste. Tout ce que nous en verrons, c’est une biodiversité appauvrie, des campagnes et des forêts toujours moins aptes à accueillir la vie, à nous offrir leur fruit aussi. Ce phénomène contribue aussi, en d’autres points du globe, à jeter sur les routes – ou dans les bras de Boko Haram – des paysans ruinés. Avant-goût, là encore.

Pour nous, tout cela est si lointain que nous pouvons nous offrir le double luxe de l’égoïsme et du déni. L’Europe voit affluer les hommes, et préfère ne pas affronter le pourquoi. Politiquement, mieux vaut jouer sur les peurs. Mais il y a pire : l’utilitarisme. Les modernes esclavagistes en col blanc voient dans les flux de migrants une business opportunity. On triera, parmi eux, la marchandise bankable et on rejettera le reste (à la mer ?)¨On arguera de leur désespoir pour justifier de démolir les codes du travail et la protection du travailleur contre l’arbitraire d’un exploiteur cynique. Dressés les uns contre les autres, les pauvres s’entretueront. Leurs maîtres riront. Pour eux, il n’y aura pas de guerre de tous contre tous.

L’Occident sur la défensive regarde le migrant comme le Gobemouche un rival surgi sur son territoire. Encore ce dernier ne peut-il accuser son congénère d’avoir détruit l’habitat commun. L’homme ne peut en dire autant. Qui a construit la machine à jeter les migrants sur les routes de la mort ? Qui a implanté sans ménagement les techniques agricoles qui assèchent le Yémen, qui a aggravé les sécheresses de la Corne de l’Afrique par des rejets de GES ? Quelles industries ont déversé des armes du Golfe persique à la Méditerranée, puis appliqué une diplomatie de rhinocéros en tutu de Tripoli à Bagdad ? « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde », paraît-il. C’est facile à dire, après l’avoir aggravée, sinon créée, en avoir bénéficié, et rejeté ses victimes dans la géhenne. Vous avez dit culture du déchet ?

Les migrants seraient-ils d’ailleurs « coupables » de leur état qu’il y a ce quelque chose, ce poil à gratter, qui devrait nous dicter une réaction un peu plus humaine. On n’a jamais autant entendu revendiquer, pour l’Europe, des « racines chrétiennes ». Pour voir dans le migrant un frère en Christ, sinon l’image du Christ lui-même, selon Matthieu 25, 35 et suivants ? Stupeur : pas du tout ! Pour tirer deux rangs de barbelés, remparer, fortifier une « citadelle Europe ». Notre « identité chrétienne » serait menacée : est-ce par l’égoïsme, l’absence de charité, les cœurs de pierre ? Nenni : par une armée des ombres (barbues) soi-disant infiltrée.

Au secours de ces thèses, il est de bon ton de rappeler « l’effondrement de l’Empire romain sous les coups des barbares », la sublime image d’Épinal du Barbare au cerveau épais, jubilant d’avance d’incendier tout ce qui pût incarner la paix, la culture et la prospérité. La vérité est plus prosaïque : les Barbares voulaient vivre à la romaine parce que c’était tout de même plus agréable. Et ils le firent comme fédérés, jusqu’à ce que la politique d’accueil connaisse un raté sanglant du côté d’Andrinople en 378, accélérant l’effondrement d’un Empire déjà ruiné par les « jeux de vilains » de sa propre armée.

La dernière mode consiste à invoquer l’écologie pour justifier d’enfermer chacun « chez lui ». Ces étranges théoriciens appellent cela « l’écologie des populations » [humaines] et prétendent que chacun chez soi, cela protège tout le monde et que c’est… écologique. Hélas pour eux, l’écologie des populations, la vraie, enseigne exactement le contraire. Une population isolée, coupée de ses congénères, dépérit, ou se différencie sur place en autre chose. C’est le maintien d’échanges qui fait survivre non seulement l’espèce, mais aussi chaque sous-population, car le potentiel génétique de l’ensemble reste à disposition de toutes. Ainsi, peut-être, chez un Gobemouche noir des pays lointains, trouve-t-on la capacité à survivre dans les pins qui, demain, boiseront la France. S’il l’a rejoint et y fait souche, l’espèce y survivra. Et chez les espèces plus ou moins grégaires, la présence d’individus extérieurs, même « concurrents », stimule autant qu’elle inquiète et induit un partage des ressources plus judicieux, permettant à plus d’individus de vivre. Et nous, qui échangeons moins des gènes que de la culture et des idées, nous trouverions écologique de nous enclore ?

« Un nouveau modèle basé sur la résilience communautaire populaire, facilitant la mise en place de cadres de coopération mutuelle […] et renforçant les capacités des communautés à mettre en œuvre les meilleures pratiques de développement d’infrastructures axées sur les énergies propres, de gestion de l’eau et de production alimentaire durable au niveau local. » : c’est la clé pour le Yémen, selon le journaliste spécialisé Nafeez Ahmed (Middle East Eye, février 2015). Et pour notre monde ?

Faut-il se replier pour survivre ? Une culture, une nation, une religion même, qui vivent, ici, maintenant, n’ont rien à craindre de la rencontre avec l’autre. Elles sont souffle d’envie de vivre et de construire en commun.  Si le « vivre ensemble » est un échec, c’est que l’individualisme y préside. La solution viendra de projets communs, d’une perspective d’avenir partagée. Peu importe qu’on l’appelle peuple, nation, communauté. C’est ce vers quoi on se projette qui compte, et non une pseudo-unité basée sur une couleur de peau, ou des préceptes, religieux ou républicains, rendus obligatoires dans le vain espoir de les ressusciter. Alors nous n’aurons plus peur d’être à la fois communauté, avec ses richesses propres, et membres d’une humanité fondamentalement Une, faite d’autant de visages du Christ qu’il est d’hommes sur Terre. Face au défi écologique et climatique, au défi de la corruption, de la terreur, face à la poigne du Diviseur, cette unité ne sera pas de trop.

Mahaut et Johannes Herrmann

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite