Dans un contexte de montée en puissance de l’approche de genre, et en particulier de la budgétisation sensible au genre qui veut que toute politique publique intègre les dimensions d’égalité entre la femme et l’homme, il paraît important de réfléchir à nouveau à l’indépendance économique des femmes. Cette indépendance constitue un enjeu majeur pour permettre à la femme d’être pleinement reconnue comme l’égale de l’homme, peser dans la société, améliorer ses conditions de vie, lutter contre les violences qui peuvent lui être faites, etc…

L’absence d’indépendance économique peut entraîner des maux importants parmi lesquels nous pouvons citer, dans le registre de la sphère domestique, l’impossibilité pour la femme d’avoir un logement et une vie propre sans tutelle masculine, l’impossibilité pour la femme victime de violences au sein de son foyer de se mettre à l’abri à l’extérieur, l’absence de légitimité pour prendre part à l’arbitrage des dépenses du foyer, la nécessité de dépendre d’un référent masculin qui va lui donner de quoi vivre, etc…

Dans le cadre du lien matrimonial (ou autre lien de même nature[1] établi selon la législation locale), l’absence d’indépendance économique de la femme fait également peser des contraintes fortes sur la famille et sur l’homme puisque celui-ci est le seul à rapporter les revenus nécessaires à la vie du foyer ; l’homme se voit donc assigner un rôle générateur de tension importante, particulièrement dans les temps actuels où l’ensemble des pays connaissent une instabilité économique et où nombre de métiers se transforment ou même disparaissent.

Pour assurer cette indépendance économique de la femme, son travail à l’extérieur de la maison apparaît bien souvent comme la seule solution prônée et efficace. Beaucoup pensent que «  la participation pleine et entière des femmes  offre le plus grand potentiel de stimulation de la croissance à long terme[2] ». Or, concentrer l’ensemble des efforts sur l’accès à un emploi rémunéré des femmes entraîne des inconvénients qui exigent de repenser le débat.

Valorisation des emplois rémunérés et non rémunérés

Plus l’accent est mis sur la nécessité d’accéder à un emploi rémunéré comme facteur d’épanouissement de la femme, et moins le travail non rémunéré qu’elle accomplit pourra être reconnu et valorisé. Ceci forme une injonction paradoxale à instruire. Partons du postulat que les heures de travail non rémunérées comprennent :

  • aussi bien les heures de travail effectuées le plus souvent par la femme pour la famille : tâches ménagères, tâches culinaires, éducation des enfants (à temps plein pour les bébés et enfants en bas-âge, puis sur le temps parascolaire pour les plus grands), soins des membres de la famille âgés, malades et/ou dépendants ;
  • que les heures de travail effectuées dans le cadre bénévole, que ce cadre soit formel (participation à une association) ou informel (par exemple services rendus à ses voisins âgés, malades, invalides, etc…).

Aujourd’hui l’accent excessif porté sur le travail effectué à l’extérieur du foyer et rémunéré par un tiers entraîne une dévalorisation du travail non rémunéré, alors même que parfois celui-ci sera identique et de même nature que celui effectué à l’extérieur : garde d’enfants, aide-soignant, ménage, cuisine, service en salle, travail auprès des personnes âgées ou dépendantes, formation, ou même participation à des groupes de lobbying, de réflexion etc… Ce travail rémunéré pourra en outre être effectué dans des conditions défavorables : faible rémunération, stress, harcèlement, absence de conditions d’hygiène et sécurité adéquates, troubles musculo-squelettiques dus à la répétition des mêmes gestes tout au long de la journée, temps de transport pour se rendre au travail très importants, etc…

L’accent excessif porté sur le travail effectué à l’extérieur du foyer et rémunéré par un tiers entraîne une dévalorisation du travail non rémunéré, alors même que parfois celui-ci sera identique et de même nature que celui effectué à l’extérieur.

Par ailleurs, l’opinion courante majoritaire veut imposer l’idée que l’ensemble des femmes souhaitent travailler à l’extérieur de chez elles. Or, ce n’est pas toujours le cas. Notamment lorsqu’elles ont des enfants, un certain nombre de femmes préfèreraient s’en occuper elles-mêmes plutôt que les confier à des tiers. Une approche sexo-spécifique équilibrée devrait prendre en compte ce souhait et l’intégrer dans des politiques permettant aux femmes de choisir réellement la vie qu’elles souhaitent avoir pour elles et leur famille.

Enfin, lorsque les heures de travail dans le cadre domestique ne sont pas effectuées gratuitement par un membre de la famille, elles doivent être monétisées. Cette monétisation ne va pas nécessairement entraîner un meilleur bien-être de la famille et plus largement de la société :

  • élargissement des heures de garde des enfants à l’extérieur de leur famille, entraînant une plus grande fatigue et une plus grande tension ;
  • recul de la participation des parents à l’éducation de leurs enfants, ce qui entraîne une dilution du lien familial ;
  • dégradation de la qualité de l’alimentation quotidienne, due au recours nécessaire à des préparations cuisinées industrielles, et détérioration de l’équilibre du bol alimentaire ayant pour conséquence une augmentation importante des troubles de la santé publique (obésité, hypertension, diabète etc…) ;
  • souvent qualité moindre des soins (care) apportés aux personnes âgées ou dépendantes (nombre de personnels insuffisant par rapport au nombre de personnes prises en charge, impossibilité pour la famille de visiter ces personnes en raison de leur éloignement ou de leur charge de travail, manque de moyens pour l’organisation d’activités récréatives ou stimulantes, etc…) ;
  • diminution du nombre de personnes bénévoles alors que le bénévolat crée une qualité de lien spécifique, lié à la gratuité de l’engagement, cette qualité n’étant pas comparable à celle développée dans le cadre d’une approche rémunérée ; corrélativement, accroissement de la solitude totale, les personnes seules n’étant en général pas visités par leurs proches voisins ;
  • charge financière très importante pour financer ces heures de travail alors même que les rémunérations versées sont faibles.

Valorisation sociale, psychologique et des compétences

Permettre la valorisation et la prise en compte des heures de travail non rémunérées est aujourd’hui une question cruciale dont la résolution générerait un gain de bien-être majeur pour la société. Un père de famille américain, dont l’épouse s’est arrêtée de travailler pour s’occuper de leur enfant et de leur maison, a calculé la valorisation des heures de travail effectuées par sa femme. En prenant en compte le coût moyen des services assumés, il a estimé que sa femme devrait gagner environ 73 960 dollars par an[3]. Dans la société de consommation dans laquelle nous vivons, valorisation et rémunération marchent de concert. Mieux une tâche ou un emploi est rémunéré, plus il est valorisé. Or, outre l’absence d’indépendance économique, un frein majeur empêchant les personnes qui le souhaiteraient de se consacrer à des tâches non rémunérées est leur dévalorisation psychologique et sociale. Une femme au foyer ne bénéficie d’aucune reconnaissance sociale. Sa situation est même considérée comme un mal à éradiquer. Cela consacre une forme de discrimination. Il faut donc à la fois travailler sur la valorisation psychologique, sociétale, des heures de travail non rémunérées, et sur leur prise en compte économique/financière pour la personne qui les remplit. La recherche de solutions pour résoudre l’équation « indépendance économique des femmes et prise en compte du travail non rémunéré » n’est pas nouvelle. En France, diverses mesures ont été mises en place dans le temps, dont notamment :

  • majoration des allocations familiales pour les familles dont la femme n’a pas d’activité professionnelle (1938) ;
  • remplacement de la majoration par une allocation de mère au foyer (1939)  supprimée en 1978 ;
  • assurance vieillesse pour les mères de famille (1972) ;
  • allocation parentale d’éducation pour les familles de 3 enfants au moins dont un parent minore ou cesse son activité professionnelle jusqu’aux 3 ans de l’enfant (1985), devenue par la suite congé parental avec une modification des conditions pour en bénéficier.

L’idée de verser un revenu au parent au foyer est régulièrement débattue puis écartée, l’État estimant ne pas avoir les moyens d’assumer ce coût. Or, de la même manière que l’on interroge les choix budgétaires posés dans d’autres domaines, comme par exemple celui de la culture, il faut se demander quel est le prix du lien social, le prix du bien-être de la personne au foyer, de celui (ceux) dont elle prend soin, le coût de l’entraide entre les personnes, la valeur de la disponibilité des gens aux situations des autres ? Quel est le manque à gagner pour une société qui passe à côté d’un vivre ensemble spécifique, fondé sur la gratuité générant une cohésion sociale et intergénérationnelle forte ?

Quel est le prix du lien social, le prix du bien-être de la personne au foyer, de celui (ceux) dont elle prend soin, le coût de l’entraide entre les personnes, la valeur de la disponibilité des gens aux situations des autres ?

Des perspectives équilibrées restent à imaginer et à mettre en œuvre

Quelles pistes pourrait-on encore creuser aujourd’hui ? La budgétisation sensible au genre veut renforcer les principes d’égalité et d’équité dans l’allocation des crédits de l’État en particulier par la prise en compte des besoins des groupes les plus vulnérables tels que les femmes, les enfants, les personnes dépendantes, les personnes en situation de handicap ou sujettes à discrimination. L’enjeu est d’assurer une équité, une égalité des chances pour contribuer à un développement social harmonieux. Elle ne peut pas passer à côté des questions exposées ci-dessus et pourrait dans ce cadre étudier sérieusement les propositions suivantes[4] :

  • Pérennisation du versement d’une allocation de présence au foyer et majoration de cette allocation en cas de foyer monoparental ;
  • Affiliation à une mutuelle en l’absence de conjoint ou si le conjoint n’est pas couvert pour lui-même et sa famille ;
  • Généralisation de l’affiliation à l’assurance vieillesse, cette assurance vieillesse prenant en compte l’ensemble des trimestres passés au foyer ; le niveau de pension versée au moment de la retraite devrait retenir une valorisation financière des heures de travail non rémunérées basées sur le coût moyen, dans une sphère professionnelle, des services assumés ;
  • Majoration de l’allocation chômage versée au conjoint d’une personne au foyer ;
  • Versement d’une allocation chômage avec mise en place d’un plan de formation si la personne au foyer vivant en couple se retrouve brutalement seule et privée des ressources de son conjoint (séparation du couple, veuvage) ;
  • Organisation de formations pour améliorer les compétences mises en œuvre au foyer ;
  • Valorisation des compétences acquises au foyer dans le cadre d’un plan de formation permettant à la personne au foyer qui souhaiterait basculer dans une autre sphère professionnelle, de le faire ;
  • Enfin, les voix des personnes au foyer devraient être reconnues et devraient peser dans le champ politique et sociétal, par exemple par le biais d’une représentation spécifique à l’UNAF, auprès des CAF etc…

L’indépendance économique de la femme réside aussi bien dans le fait de lui permettre d’accéder à un emploi rémunéré hors de son foyer, que dans le fait de lui permettre de se consacrer exclusivement aux heures de travail liées à son foyer, en valorisant et rémunérant ses heures. Afin d’assurer une pleine égalité entre les femmes et les hommes, les diverses mesures qui pourraient être étudiées et mises en place ne devraient pas être réservées aux femmes mais devraient adopter une sexo-neutralité afin que le choix d’exercer un travail au foyer ne soit pas assigné de facto à la femme. Cette sexo-neutralité ne devrait en revanche avoir aucun caractère contraignant[5]. Au travers de la recherche de l’indépendance économique, ayons à cœur une démarche équilibrée prenant en compte l’ensemble des besoins des femmes et de leurs proches.

[1] PACS, concubinage, union libre…

[2] «  Le cadre financier pluriannuel 2014-2020 du point de vue de l’égalité entre les femmes et les hommes », Direction générale des politiques internes de l’Union européenne.

[3] http://www.weareglory.com/blog/fathers-you-cant-afford-a-stay-at-home-mom

[4] Nous pourrions retenir, pour étudier les solutions envisageables, une notion de personne au foyer définie comme la personne qui ne travaille pas à l’extérieur du foyer, ou qui travaille à temps partiel, et qui s’occupe au quotidien d’au moins un enfant (jusqu’à 16 ans ou sans limitation d’âge pour un enfant handicapé ou gravement malade) ou d’au moins un membre de sa famille handicapé, malade ou dépendant.

[5] Le modèle adopté récemment en France pour le partage du congé parental nous semble critiquable : si les parents souhaitent s’occuper de l’enfant à la maison jusqu’à ses trois ans, le congé parental doit obligatoirement être réparti entre les deux parents, ce qui empêche dans les faits les parents de bénéficier de la durée totale du congé ; sous couvert d’égalité homme-femme, il semble plutôt que se nichent des motivations purement économiques, visant à restreindre la durée effective du congé afin d’en diminuer le coût, le grand perdant d’une telle mesure étant une fois de plus l’enfant dont les droits sont trop souvent de nos jours ignorés au profit de ceux des adultes.

Olivia du Jonchay

Consultante au sein du cabinet de stratégie Basileius, ancien avocat au Barreau de Paris.