Edouard Schaelchli, auteur de Ellul l’intraitable, Lemieux, 2017 et de Jean Giono. Le Non-lieu imaginaire de la guerre, Eurédit, 2016, nous fait le plaisir de nous offrir son Requiem pour Notre-Dame, hommage conjoint à Jean Baudrillard et à Joseph Ratzinger. En fin d’article un lien permet de télécharger son poème Signe au ciel. Bonne lecture.

 

A une parole non contraignante, qui ne commande ni n’interdit rien, mais se dit seulement elle-même, correspondrait une action comme pur moyen s’exposant seulement elle-même, sans relation à un but. Et, entre les deux, non pas un état originaire perdu, mais l’usage et la pratique humaine dont les puissances du droit et du mythe avaient tenté de s’emparer dans l’état d’exception.

  Giorgio Agamben, 2003.

 

            « Rien ici, en dépit de ces tours qui, de justesse, ne se sont pas effondrées, qui fasse penser aux Twin. Mais que s’est-il passé alors ? Au juste : s’est-il vraiment passé quelque chose ? En quoi consiste l’événement, si c’en est un ? Inutile, a priori, d’aller chercher du côté de cette vague d’émotion qu’il a été si facile de récupérer, finalement, pour en faire le levier d’une opération médiatique dont on sait bien qu’elle n’aura d’autre effet que de faire d’un symbole à moitié mort un authentique simulacre. On va, dit-on, reconstruire à l’identique (ou pas, mais ça n’a aucune importance), « en cinq ans, plus belle », une cathédrale gothique ? L’idée n’a pas même de quoi faire sourire, parce qu’on sent trop que ce qui se profile derrière les rodomontades héroïco-comiques du représentant de commerce qui nous sert de président, c’est une dysneylandisation, non seulement de tout le quartier de la Cité, livré aux promoteurs et aux marchands, mais de la religion (ce qui aura pour effet corollaire d’en finir en retour avec ce qui, dans l’idée de laïcité, puisait en profondeur dans le mystère de cet en deçà du politique qu’est la religion).

            En soi, l’accident n’a du reste rien d’extraordinaire. Combien d’églises, combien de monuments remarquables (à commencer par le Phare et la bibliothèque d’Alexandrie) ont ainsi flambé dans l’histoire ? Si c’était arrivé au XVIIIe, sous la Régence, par exemple, on aurait probablement profité de l’occasion pour construire une sorte de temple néo-classique dans le style gréco-romain, lequel aurait ensuite mieux convenu sans doute aux fastes de l’Etre Suprême ou au Sacre de Napoléon que cette barbare survivance des temps gothiques de l’obscurantisme. N’oublions pas que c’est Victor Hugo (ou Chateaubriand avant lui) qui nous a appris à aimer Notre-Dame, et l’H de son nom n’était peut-être pas pour rien dans son amour pour la cathédrale qu’il a, paraît-il, contribué à sauver de la démolition. Il n’est d’ailleurs pas certain que l’édifice restauré par Viollet-le-Duc ne fût pas déjà un véritable simulacre, comme presque tout le Paris qui, à partir de cet épicentre qu’était la Cité, s’est ouvert aux grandes transformations haussmanniennes, début d’une catastrophe, en termes populaires, qui n’a pas fini de nous rendre de plus en plus étrangers à nous-mêmes autant qu’à notre capitale (puisque « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel »), devenue elle-même la caution culturelle et moralo-politique du monde livré à l’hégémonie américaine qui a commencé à s’autodétruire le 11 septembre 2001. Le vis à vis qu’entretient la demeure de Quasimodo, depuis l’ouverture de l’affreux parvis, avec la préfecture de police, devrait nous avertir de quelque chose. Ce qui, en nous, s’est ému et continue de s’émouvoir, de samedi en samedi, à l’idée d’un possible effondrement, du simple fait d’un arrêt de la consommation-circulation des signes et des choses, de tout le système de la production, est sous surveillance, c’est sûr – l’a toujours été, sans doute, mais l’est plus que jamais depuis qu’un certain 11 septembre 2001, ce qui ne pouvait pas avoir lieu a eu lieu.

            Tout est, en effet, désormais, à nouveau imaginable, dans l’état d’exception généralisé où nous a mis cet événement qui, inimaginable en lui-même, n’a pu, en survenant malgré son impossibilité radicale, « qu’arracher les concepts à leur champ de référence » pour nous livrer, en même temps qu’au cauchemar de l’extermination, par un système n’en finissant plus de se survivre à lui-même, de tout ce qui, dans le monde, n’est pas identifiable au monde, à la possibilité exaltante de voir s’insinuer au cœur de nos lieux de pouvoir et de contrôle, par la grâce de l’état d’exception, l’action d’une puissance plus originelle et plus originale que celle, ordinaire, politique, technique, qui nous promet tout le bien possible, la puissance de ce qui, rendu exceptionnel par son exclusion même de l’ordre de la réalité, trouve dans l’ordre symbolique renouvelé par la destruction des signes la force de résister, c’est-à-dire (selon le mot d’ordre ellulien) d’exister, à partir de rien, quand tout, précisément, se trouve en possession du pouvoir de tout réaliser. Car le rien est tout autre chose que ce qui reste quand tout a disparu – le rien est au contraire ce qui profite de cette auto-immolation du tout dans sa propre actualisation pour se faufiler, par tous les interstices imaginables (imaginaires, aussi, ceux que le système suscite précisément pour se justifier de continuer, alors même qu’il a atteint sa propre fin, qu’il s’est révélé à lui-même, de façon littéralement apocalyptique, et qu’il se trouve même, en continuant ainsi, au delà de toute fin possible), entre le tout et lui-même, dans le redoublement de toute réalité par le système de la réalité, sous la forme fascinante (et du coup transcendante) d’un mal par définition impossible.

            C’est ainsi que Baudrillard, par un retournement gracieux des dernières années de sa vie intellectuelle, un peu avant le grand moment du non au referendum de 2005 (le non au oui, bien différent du oui au non des Lepen et autres Mélanchon), trouva dans un mot du pape alors tout juste élu, Joseph Ratzinger (et aussitôt, par une autre divine ironie, excommunié par toutes les autorités du monde bien-pensant), le juste écho de ses plus intimes préoccupations. C’était au cours d’un entretien avec Alain Finkelkraut (qu’on ne peut pas ne pas aimer, malgré ses positions prétendument sionistes, à cause de ses insolences conceptuelles), le 7 mai 2005 (deux ans, à un jour près, avant sa mort), en pleine campagne référendaire. Et voici qu’il cita, de mémoire, un texte qu’il savait apparemment par cœur de ce pape en odeur d’hérésie et qu’il regardait « comme une chose merveilleuse, d’une intelligence politique étonnante » : « Plus une religion se confond avec le monde, plus elle devient superflue. »

            A voir l’acharnement (thérapeutique) avec lequel les médias, non seulement répercutent la moindre affaire (et il y en a, il y en a bien assez) de pédophilie et d’agression sexuelle dans l’Eglise mais aussi soulignent le moindre acte du très accepté François en vue de faire dénoncer et poursuivre les abus et d’en rendre la couverture impossible par l’autorité des Evêques, on se dit que l’enjeu n’est pas minime. Mais quoi ? Croira-t-on qu’exceptionnellement les médias, parce qu’il s’agit de l’Eglise, se contenteraient de nous informer de faits réels ? Qu’est-ce donc qui est en jeu, si ce n’est ce que représente, précisément, encore, en termes de puissance symbolique, l’Eglise – l’autorité spirituelle, c’est-à-dire un pouvoir bien réel d’échapper au pouvoir d’absorption du même par le même qui caractérise le monde au nom duquel les médias s’expriment et auquel ils s’identifient ? Et où ce pouvoir est-il plus grand que dans le secret de la confession, complément indispensable de la très mystérieuse consécration du Corps qui dérive du dogme fondamental de l’Incarnation ?

            Ce que Baudrillard voyait très bien, en dépit de son incroyance radicale, c’est la part d’altérité irréductible, quasi primitive, que recèle une forme de croyance qui ne tient aucunement au culte positif d’une vérité accessible à la simple raison. Sa force tient tout entière dans sa capacité à opposer la vérité à elle-même, dans une sorte d’antagonisme tragique qui décourage par avance toute forme d’extermination du sens et des signes. Rien de plus scandaleux, assurément, que cette prétention des papes à détenir une Parole infaillible qui, à l’occasion, pourrait enfermer le monde entier dans une condamnation éternelle. Comment ne l’accuserait-on pas, dans un monde où le mot d’ordre de libération du désir a engendré l’ennui mortel d’une vie sans contradiction ni tension tragique (sans pour autant apporter à quiconque l’ombre d’une satisfaction durable), d’être l’ultime responsable d’un mal qui n’est plus, désormais, que dans la dénégation du bien automatiquement généré par l’accroissement de nos moyens de production ? Mais l’Eglise, après des années de glissement progressif vers un état qui eût pu la rendre compatible avec le monde, par conformité tacite (et factice) à tous les contre-dogmes de la modernité (options en faveur des faibles, des exclus, des pauvres, des victimes de l’ordre caduc de la domination et de l’aliénation) entre soudain en dissidence avec la tendance hégémonique (on pourrait dire, si on osait, l’homotendance) à l’homogénéisation du monde et se heurte, sur presque tous les fronts, aux limites de son acceptation du monde moderne et par le monde moderne : pas de mariage pour tous, pas d’enfants pour tous, pas d’immortalité virtuelle ou clonique, pour tous, pas de droit à mourir quand on veut pour tous, pas de droit à exister par tous les moyens pour tous.

            Comme les Twin Tower défiaient le sens de la « verticalité » et « la rhétorique du miroir », les twin papes défient le bon sens de l’horizontalité et de l’indifférencialité mortifère. Que font-ils ainsi tous deux, en cette place ultra-exposée de Vicaire ? Ils ne se redoublent nullement, car l’un semble signifier exactement le contraire de l’autre, comme l’attestent leurs prises de position récentes sur les abus sexuels. Et pourtant, ils s’entendent bien pour affirmer le rôle toujours plus essentiel de l’Eglise, en termes de justice et de miséricorde. Peut-être resteront-ils bientôt seuls à croire encore que le monde peut et doit être sauvé, dans un monde où tous auront, par peur de la fin du monde et du désastre planétaire, opté en faveur de l’action pratique et du consensus humanitaire. Mais non, au plus fort de l’incendie de Notre-Dame, il s’est trouvé un pompier assez fou pour, au plus fort de l’incendie, au moment crucial où « le feu prend dans le beffroi nord » et qu’on craint de le perdre, « effectuer une bénédiction du Saint-Sacrement ». Qui a voulu, au même instant, que le feu s’arrêtât, « préservant ainsi la tour nord et empêchant que la tour sud fût elle aussi atteinte » ? Les croyants ont le droit de croire au miracle. C’est là leur fort.

            Quant aux autres, ils pourront toujours spéculer sur l’avenir de Notre-Dame. Reste que le signe est donné, qui répond bien aux questions qui se posent sur l’avenir de la France et du monde. Le 15 avril était le jour où le président de la République, le bien-aimé Emmanuel Macron, devait annoncer les mesures prises en conclusion du grand débat. Il n’a pas parlé ce jour-là. C’était aussi le début de la Semaine Sainte, et les Evêques, avec tout le peuple chrétien, ont bien dû sentir que ce feu qui prenait à la maison de Dieu pouvait évoquer l’autre feu, celui qui ne s’éteint pas, symbole à double tranchant qui nous renvoie d’un côté à la vie de l’Esprit, à ce baptême auquel Jésus lui-même, au cours de sa vie mortelle, ne cessa d’aspirer de tout son être, de l’autre à ce feu purificateur dans lequel, après la mort, ceux qui n’ont pas suffisamment brûlé d’amour durant leur vie terrestre, brûleront éternellement dans la vie éternelle. Les Gilets jaunes, pour leur part, auront peut-être aussi tressailli intérieurement, avec bien des Français, en songeant à notre vieux passé de jacqueries et de bûchers. Quant à la classe politique, dans son ensemble et de conserve avec les divers milieux qui la soutiennent et l’entretiennent, à quoi a-t-elle pu penser ? On peut en tout cas la renvoyer, pour sa gouverne, à ce que disait Agamben du « grand refus » de Benoît XVI, annoncé le 11 février, en la fête de Notre-Dame de Lourdes, et accompli le 13, du même mois de l’an de grâce 2013. Après avoir souligné que ce geste relevait « d’un courage qui revêt de nos jours un sens et une valeur exemplaires », le philosophe expliquait ainsi sa pensée :

« Pourquoi cette décision nous apparaît-il aujourd’hui exemplaire ? Parce qu’elle attire fortement l’attention sur la distinction entre les deux principes essentiels de notre tradition éthico-politique, dont nos sociétés semblent avoir perdu toute conscience : la légitimité et la légalité. Si la crise que notre société traverse en ce moment est si profonde et si grave, c’est parce qu’elle ne met pas seulement en question la légalité des institutions, mais aussi leur légitimité ; pas seulement, comme on le répète trop souvent, les règles et les modalités de l’exercice du pouvoir, mais le principe même qui le fonde et légitime. » [1]

            Il serait trop commode de restreindre la portée d’une telle remise en cause au seul domaine religieux. Aussi faut-il compléter ces lignes par la conclusion à laquelle, dans l’esprit d’Agamben, elles conduisent nécessairement :

« Or, si ce geste nous intéresse, ce n’est certes pas dans la seule mesure où il renvoie à un problème interne à l’Eglise, mais plutôt parce qu’il permet de cerner un thème authentiquement politique, celui de la justice, qui, comme celui de la légitimité, ne peut être éliminé de la praxis de notre société. Nous savons parfaitement que le corps de notre société politique, comme celui de l’Eglise et peut-être encore plus gravement, est, lui aussi, biparti, fait d’un mélange de mal et de bien, de crime et d’honnêteté, d’injustice et de justice. Cependant dans la praxis des démocraties modernes, ce n’est pas là un problème politique et substantiel, mais juridique et procédural. […] Dans la perspective de l’idéologie aujourd’hui dominante,  le paradigme du marché auto-régulateur s’est substitué à celui de la justice et feint de pouvoir gouverner une société toujours plus ingouvernable selon des critères exclusivement techniques. Encore une fois, une société ne peut fonctionner que si la justice (qui correspond, dans l’Eglise, à l’eschatologie) ne reste pas une simple idée, totalement inopérante et impuissante face au droit et à l’économie, mais parvient à trouver une expression politique sous une forme capable de contrebalancer l’aplatissement progressif sur un unique plan technico-économique de ces principes coordonnés, mais radicalement hétérogènes – légitimité et légalité, pouvoir spirituel et pouvoir temporel, auctoritas et potestas, justice et droit – , qui constituent le patrimoine le plus précieux de la culture européenne. » [2]

Qui sait si ce n’est pas là, au fond, ce que voulait exprimer, dans sa maladresse, le cri adressé par mégarde aux policiers par les gilets jaunes, mais qui se fût bien mieux appliqué à d’autres mieux et plus haut placés : « Suicidez-vous ! » ? Car n’est-ce pas une forme de suicide que le déni effroyable dans lequel se tient aujourd’hui toute notre classe politique ? Assurément, l’événement signifié par l’incendie de Notre-Dame est encore « à venir ». »

                                               Egletons, le 19 mai 2019.

 

Edouard Schaelchli nous fait également le cadeau d’un poème à télécharger ici : Signe au ciel

[1]          . Giorgio Agamben, Le Mystère du mal. Benoît XVI et la fin des temps, Bayard, 2017.

[2]          . Giorgio Agamben, Op. Cit., p. 30.

Edouard Schaelchli

Auteur de Ellul l'intraitable, Lemieux, 2017 et de Jean Giono. Le Non-lieu imaginaire de la guerre, Eurédit, 2016.

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