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« Il faut d’abord témoigner de notre rupture avec le désordre établi. » Dénoncée en son temps par Emmanuel Mounier dans La Révolution personnaliste et communautaire (1934), cette injustice structurelle, nous ne la connaissons que trop. C’était déjà celle de « la concentration de l’industrie et du commerce entre les mains d’un petit nombre d’opulents imposant un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires » (Léon XIII, Rerum novarum, 1891). C’est celle, aujourd’hui, de nos deux millions de travailleurs pauvres – alors que la rémunération moyenne des PDG du CAC40 représente plus de 200 fois le Smic. Celle de nos cinq millions de chômeurs, alors que le nombre de « travailleurs détachés » ne cesse d’augmenter. Celle, encore, d’une précarité croissante dans la cinquième puissance mondiale, avec deux fois plus de personnes à la rue qu’il y a dix ans, et des files qui s’allongent à la soupe populaire.

Ce « désordre établi », Limite en refuse la fatalité. Non pas que nous rêvions à quelque lendemain qui chante, à un nouvel ordre providentiel que nous offrirait tel ou telle sauveur de la Nation. Nous ne sauterons pas dans les cerceaux des partis ; nous ne tomberons pas dans le piège des slogans, aguicheurs comme des pubs. Nous savons bien que face à une déprédation généralisée, qui voit crever les pauvres et les écosystèmes, sous nos yeux, la gueule ouverte, une élection ne suffira pas. Ce qu’il nous faut, c’est moins un bataillon de mesures techniques, austéritaires ou dépensières, qu’une radicale et profonde réorientation de nos modes de vie, de production, de consommation. « Une prise de conscience qui n’aboutirait pas à une prise de position, à un changement de vie et non pas seulement de pensée, serait une nouvelle trahison », ajoutait Mounier.

« Révolution conservatrice ». L’expression est à la mode : reste à savoir qui de Margaret Thatcher ou du pape François en est l’inspirateur ! Et s’il s’agit d’une rupture avec la mondialisation libérale et l’« idole argent », ou, au contraire, de l’éternel retour du « there is no alternative »… Nous préférons, pour notre part, continuer à défendre, avec Orwell et Michéa, un « anarchisme conservateur ». Car nous nous méfions tout autant de l’étatisme ventripotent que du libéralisme élastique, de l’inertie du premier que de la flexibilité du second. L’un comme l’autre, à la lumière de l’Histoire, nous paraissent de gigantesques broyeurs d’existence. De même, nous avons déjà soupé de l’ivresse des « table rase » et de l’hypnose de l’immuable. Nous avons goûté l’amère potion du progrès. Quant aux « boîtes de conserve » pleines de substances chimiques, nous les digérons mal. La vérité, c’est que nous voulons rester vivants, de chair et de sang, ni liquéfiés par l’Émancipation, ni pétrifiés par la Tradition. Qu’on nous permette de croire qu’entre Charybde et Scylla, il y a une autre voie.

Cette autre voie, justement, nous l’appelons « écologie intégrale ». Car ce ne sont pas des privilèges, des intérêts, ni même des « valeurs », que nous voulons conserver. C’est un monde habitable pour tous, avec son inépuisable beauté. Ce sont ces conditions uniques et favorables qui nous permettent de vivre sur cette Terre, en société, de manière harmonieuse et durable. Autrement dit, nous ne voulons pas « casser la baraque », mais l’habiter ; « arracher l’individu à tous ses déterminismes », mais le réconcilier avec sa nature. C’est pourquoi cette « conversion écologique » exige une redéfinition de la vie bonne : qu’est-ce qu’une existence décente ? Qu’est-ce qui justifie qu’on continue, en dépit de tous les malheurs passés et à venir, à vouloir donner la vie ? Car ce n’est pas un musée que nous voulons transmettre, mais un monde fécond.