Si Laurent Wauquiez s’est toujours revendiqué catholique, ses prises de position sur l’écologie et les réfugiés ne font pas l’unanimité chez ses correlégionaires.

Malgré la pluie battante, la foule se presse dans le champ de l’agriculteur Jérôme Guinand, près de Mornant (Rhône), ce dimanche 18 septembre. Deux mille personnes, selon les organisateurs, sont rassemblées pour redire leur opposition à l’A45. L’autoroute doit doubler l’A47, qui relie actuellement Lyon et Saint-Étienne, et désengorger celle-ci. Mais depuis que le projet est dans les tuyaux, il est contesté par les habitants des monts du Lyonnais et du plateau de Mornant, que l’autoroute doit couper, et par les défenseurs de l’environnement. Si elle sort de terre, l’A45 éventrera un plateau recouvert de fermes familiales et riche en biodiversité. L’endroit est l’un des principaux fournisseurs de l’agglomération lyonnaise en circuits courts et productions agricoles écologiques. L’enjeu est lourd, pour un gain de temps nul sur le trajet, selon les opposants. Il se double de guerres politiques. Le maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb, et les élus de la Loire sont pour, les élus du Rhône sont majoritairement contre. Depuis les élections régionales de 2015, l’A45 a un nouveau soutien, de taille : Laurent Wauquiez, président de la super-région Auvergne-Rhône-Alpes, par ailleurs président par intérim des Républicains, l’homme qui monte au sein de la droite dite « dure ». Le conseil régional qu’il préside a voté le déblocage des fonds nécessaires au chantier. Les opposants sont donc sur le qui-vive. Élus écologistes, élus opposés au projet, agriculteurs, militants écologistes : ils sont nombreux à soutenir les familles sur qui ce nouveau grand projet inutile fait peser une menace. Un an après la parution de l’encyclique Laudato Si’ et la mobilisation de l’Eglises pour la COP21, les grands absents de la journée auront été, in fine, comme depuis le début de la mobilisation, les réseaux chrétiens. S’ils ont participé, c’était incognito.

Manifestation du 18 setembre 2016 contre l'A45

Manifestation du 18 setembre 2016 contre l’A45

 

La mobilisation de Mornant était d’autant plus forte que Laurent Wauquiez multiplie depuis la campagne électorale des régionales les déclarations insultantes et outrancières contre les écologistes. En décembre 2015, une lettre aux agriculteurs dénonçait les dangereux alliés du PS, les « ayatollahs écologistes ». Sitôt élu, il promettait d’évincer « toutes ces structures doryphores qui vivent sur la bête et ne se préoccupent que de la beauté du paysage, mais se moquent de l’agriculture », comprendre les associations de protection de l’environnement . Et pour justifier la suppression des fonds alloués par conventions aux associations de protection de l’environnement et la convention à trois millions d’euros signée avec les chasseurs, son vice-président délégué à la chasse et à la pêche déclarait sans vergogne : « il y a deux façons de voir la ruralité, la préservation de la biodiversité, l’aménagement du territoire : soit on le voit du côté des bobos des villes, soit on discute avec les acteurs du monde rural qui connaissent le territoire parce qu’ils le pratiquent tous les jours et tous les week-ends lorsqu’ils chassent ». Terroristes, insectes ravageurs des pommes de terre, et non des moindres, « les doryphores » étaient aussi, pendant la dernière guerre, le surnom de l’occupant allemand : voilà de quoi un président de région qui est allé draguer le vote catholique traite ceux qui se consacrent à la sauvegarde de la maison commune.

Peu de catholiques ont réagi ouvertement à des propos aussi durs. Est-ce par désintérêt de la question écologique ? Pas forcément. Pour le blogueur Charles Vaugirard (également contributeur à la revue Limite), du diocèse de Lyon, c’est avant tout que « peu de gens s’intéressent à la politique de la région Auvergne-Rhône-Alpes ». La guerre déclarée de Laurent Wauquiez aux écologistes n’a été traitée que dans la presse régionale ou la presse spécialisée, par Reporterre et Bastamag. Il a fallu attendre la polémique sur la convention avec les chasseurs pour que son obsession anti-écologie fasse son apparition dans les médias nationaux. Ce désintérêt apparent s’explique aussi par le sujet sur lequel les débats chrétiens se sont concentrés autour de la Primaire de droite : la famille. « Certains, plus marqués à la droite de la droite, considèrent l’écologie comme un sujet mineur et suivent difficilement le Vatican sur la question des migrants », analyse Charles Vaugirard. « Ils vont donc privilégier les problématiques concernant directement la structure de la famille, ce qui va leur rendre sympathique Laurent Wauquiez, mais pas forcément Sarkozy dont ils se méfient à cause de son reniement sur le mariage pour tous. » Peu importe l’écologie, donc, tant que la famille est défendue. Tous les chrétiens ne suivent pas cette ligne-là. Le père Samuel, vicaire dans le Roannais, fait partie des catholiques que l’A45 inquiète. Le jeune prêtre, originaire des monts de Lyonnais, détenteur d’une licence en géographie, n’hésite pas à critiquer le projet. « En tant que citoyen et licencié en géographie, je peux dire que ce projet est une ânerie monumentale. » L’anti-écologisme d’une partie du pays l’inquiète, au-delà de l’A45, et il appelle « à écouter la voix du pape François » : « la réconciliation avec la création demandée par le pape François suppose d’accepter d’être « gardiens, non pas propriétaires de cette terre », c’est-à-dire de rejeter les comportements destructeurs et d’imaginer de nouveaux modes de vie, plus sobres, certes, mais aussi plus heureux et libres ». Ce qui signifie, pour les catholiques, que « trois relations fondamentales sont intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre ».

Si les outrances verbales de Laurent Wauquiez sur l’écologie ne sont pas beaucoup commentées, d’autres sont davantage remarquées. Le président du conseil régional a appelé solennellement les maires concernés à « résister » à la demande du gouvernement à la région Auvergne-Rhône-Alpes d’accueillir 1784 réfugiés (pour une région de huit millions d’habitants) et a promis à ceux qui le feraient son assistance juridique. Quand il explique avec la diction et le ton du gendre idéal qu’il refuse d’accueillir des réfugiés dans sa région parce qu’il s’agit d’ « une solidarité d’affichage, pas la vraie solidarité à laquelle, moi, je suis attaché »[1], une partie des catholiques bondit. « De manière générale, je trouve l’attitude ‘’les réfugiés ne viendront pas chez moi’’ assez écœurante », s’énerve Clément, un fidèle clermontois. « Nous avons notre part de responsabilité dans la déstabilisation du pourtour méditerranéen, dans la paupérisation de l’Afrique. Venir dire  ‘’réfugiés, rentrez  chez vous !’’ alors qu’on leur a pourri leur chez-eux, ça me fait un peu mal à l’éthique, d’autant plus que ce n’est pas Hollande qui est intervenu en Libye. »  Ce discours se fait entendre aussi au niveau clérical. « J’ai toujours voté à droite. Je n’en peux plus de la droite dure qui chasse au FN les électeurs qu’elle y a perdus », glisse Antoine[2], un jeune religieux. « Je compte bien aller voter à la primaire Les Républicains, puisqu’il n’est pas nécessaire pour cela d’être adhérent, et de voter pour le candidat qui aura le plus de chance de faire barrage à Sarkozy (que soutient Laurent Wauquiez à la primaire, NDLR). On ne me reprendra pas à voter pour lui. » Même si « le temps des consignes de vote en chaire est loin, et c’est tant mieux », dans ses fonctions religieuses, il n’hésite pas à dire ce qu’il pense « si cela sert l’Évangile ». Comme d’autres, il est gagné par une forme de lassitude. « C’est insupportable de devoir repréciser que les droits de l’homme sont pour tous les hommes et femmes, migrants, quidam de la rue, ou terroriste islamiste. »

Le blogueur Koz, hérissé par la multiplication des discours politiques anti-réfugiés et inquiet de leur succès auprès des chrétiens, a choisi de monter au créneau… « Un homme politique n’est jamais obligé de se présenter comme croyant. S’il décide de le faire, il doit assumer une certaine cohérence pour lui-même et parce qu’il n’engage pas que lui », juge-t-il. « Cette cohérence n’est certes facile pour personne, et il faut accepter des divergences d’interprétation. Mais quand un politique cherche manifestement à bénéficier de la bienveillance politique des catholiques et prend des chemins qui s’écartent visiblement de la doctrine sociale de l’Eglise, il faut à un moment donné refuser de suivre, et faire comprendre que le catholicisme n’est pas un argument de campagne. C’est aussi à nous, simples fidèles, de ne pas laisser préempter la doctrine sociale de l’Église. » Pourquoi viser particulièrement Laurent Wauquiez ? « Il a clairement choisi, par pur souci de communication, de rechercher le vote des catholiques. Il a également manifestement choisi d’occuper un créneau, en se faisant connaître au moyen d’interventions publiques dénonçant les migrants et l’assistanat », détaille Koz. « On peut certes avoir une position réservée sur la question difficile de l’accueil des migrants, on peut diverger sur le traitement social du chômage. Mais voir avant tout des assistés quand on voit des pauvres ou des chômeurs, voir avant tout une nuisance quand on voit des migrants, tout en se revêtant soi-même d’une onction catholique, ça n’est plus acceptable. Il nous appartient de dire que nous ne sommes pas dupes, et que nous ne cautionnons pas. »  L’association Sœur Emmanuelle a elle aussi haussé le ton après la tentative de Laurent Wauquiez de placer ses propos intransigeants sous le patronage de celle qu’on surnomme « petite sœur des chiffonniers ». Le communiqué ne laisse aucune place au doute : « étant donné sa faible connaissance de Sœur Emmanuelle, Monsieur Wauquiez n’est pas autorisé à parler à la place de celle-ci ».

Les évêques de France sont déjà plusieurs fois montés au front pour dénoncer des politiques ou des idées politiques incompatibles avec la doctrine catholique. Le traitement des Roms et des sans-papiers par les gouvernements successifs ou l’accueil des réfugiés sont autant de sujet sur lesquels l’épiscopat a fait connaître une opinion tranchée. Face à des hommes politiques – Laurent Wauquiez n’étant pas le seul sur ce créneau – qui s’affichent catholiques en tenant des lignes politiques aussi dures et des propos aussi violents, les évêques peuvent-ils s’exprimer sans prendre position dans les primaires ou les élections de 2017 ? « L’Église peut alerter de temps en temps sur des enjeux sous-évalués ou sur des principes qui semblent écornés », juge le père Michel Raquet, délégué épiscopal à l’écologie du diocèse de Lyon. « Mais son rôle n’est pas de se substituer aux décisions des politiques. » Dans un contexte politique de plus en plus malsain, l’épiscopat français doit publier le 14 octobre un texte important sur l’année électorale 2017. La chasse éhontée aux voix catholiques sera-t-elle explicitement visée ?

[1] Le prénom a été modifié
[2] Propos tenus sur RCF le 19 septembre

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite