Certains hommes sont passés à la postérité en donnant leur nom à des armes à feu, c’est-à-dire à des engins qui servent généralement à diminuer les effectifs de la postérité (même s’ils servent aussi les protéger, concédons-le). Eliphalet Remington, fils de forgeron qui se révèle dans l’invention quasi simultanée des fusils et des machines à écrire ; Horace Smith et Daniel B. Wesson, indissolublement liés par le chargement des culasses par l’arrière ; Oliver Fischer Winchester, qui débuta dans la confection de chemises avant de se spécialiser dans le travail de les trouer jusqu’à la peau ; Samuel Colt, génie du barillet, qui, avant de fabriquer le premier révolver, se produisait dans les foires en faisant des démonstrations joyeuses de protoxyde d’azote ou « gaz hilarant » ; Georg Luger, qui faillit devenir chirurgien puis se destina finalement à une intervention plus décisive sur les corps à travers le chargement automatique et la cartouche 9x19mm Parabellum ; les Beretta, armuriers de père en fils, à tel point que l’actuel directeur de la firme est un descendant direct de Mastro Bartolomeo Beretta qui vendit en 1526, contre 296 ducats, 185 canons d’arquebuses à l’Arsenal de Venise… La liste est longue, mais un s’y distingue plus que les autres : Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov.

Lorsque, en novembre 2009, à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire (comme quoi le fusil d’assaut peut vous procurer une grande longévité), Mikhaïl Kalachnikov est invité au Kremlin pour recevoir la médaille de « héros de la fédération de Russie », il se rappelle les ambitions de sa jeunesse : « J’écrivais de la poésie, et tout le monde pensait que je deviendrai poète. Ce ne fut pas le cas. Il y a déjà sans moi beaucoup de mauvais poètes en circulation. J’ai donc suivi un autre chemin. » Ceux qui non sans raison découragent les mauvais poètes pourraient se demander s’ils ne commettent pas une faute aux conséquences des plus fâcheuses (on sait du reste ce qui s’est passé après le refus, en 1907, d’un certain candidat à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne : « J’étais si persuadé du succès, dira-t-il dans Mein Kampf, que l’annonce de mon échec me frappa comme un coup de foudre dans un ciel clair. »).

Le président Dmitri Medvedev ne s’arrête pas, ce jour-là, à ce genre d’interrogation. Il est sûr que Mikhaïl Kalachnikov a produit quelque chose de plus fort qu’un hymne patriotique : « L’AK-47 est une marque nationale qui remplit de fierté chaque citoyen » dit-il en son discours d’hommage, y ajoutant cette formidable remarque : « Kalachnikov est un des mots russes les plus célèbres. » Il est indéniable que parmi les terroristes de l’État islamique ce mot est incomparablement plus employé que « chapka », « samovar » ou « balalaïka ». Il faut toutefois observer, sauf mon respect à M. Medvedev, que cette promotion onomastique est inverse au mouvement de la poésie. Ici, le nom propre devient un nom commun (n’oublions pas que la Kalachnikov aurait plutôt dû désigner la femme de Mikhaïl) ; tandis que la poésie s’évertue à faire résonner les noms communs comme des noms propres…

Quel est l’acte de naissance de l’AK-47 dont plus de cent millions d’exemplaires sont aujourd’hui répandus dans le monde et qui danse même sur le drapeau du Mozambique (croisé avec une houe) comme l’emblème de la libération des peuples ? Kalachnikov est né dans l’Altaï, d’une famille de petits propriétaires terriens qui sera déportée en Sibérie au moment de la « dékoulakisation ». Là-bas, il se met à pratiquer la chasse, puis travaille aux chemins de fer ainsi qu’à une fabrique de tracteurs. Ses dons pour la mécanique le font bientôt enrôler dans une division blindée de l’Armée Rouge. Blessé dans son char lors de la bataille de Briansk, en 1942, il est hospitalisé, et c’est là, à 23 ans, qu’il a l’idée révolutionnaire : « J’étais à l’hôpital quand un camarade du lit voisin m’a demandé : “Pourquoi est-ce que nos soldats n’ont qu’un fusil pour deux ou trois hommes, alors que chaque Allemand possède son automatique ?” Alors j’ai conçu le nôtre. J’étais soldat, j’ai créé une mitraillette pour soldat. Je l’ai appelée Avtomat Kalachnikova, l’arme automatique de Kalachnikov – AK – auquel s’est greffé la date de sa première fabrication, 1947… » C’est le coup de génie : une arme parfaite, simple, fiable, facile à entretenir, facile à manier, appropriée pour un militaire aussi bien que pour un amateur ou un enfant-soldat. Lors de la guerre du Vietnam, tandis que les M16 américains rouillent et s’enrayent, les kalachs du Vietcong résistent à la jungle, comme elles résistent encore dans la neige ou en plein désert. Kalachnikov affirme que cette robuste simplicité répond à un principe divin : « Jeune, j’ai lu quelque part la chose suivante : Dieu Tout-Puissant dit “ce qui est trop compliqué n’est pas nécessaire, on n’a besoin que de ce qui est simple”. Ce fut la devise de ma vie – pour défendre les frontières de ma patrie, j’ai inventé des armes simples et sûres. »

Sa conscience est-elle inquiétée par le succès retentissant, détonant, à la fois mondial et mortel de son invention ? Dans un entretien accordée au Guardian à l’âge de 83 ans, il répond qu’il « dort sur ses deux oreilles » (ce qui peut se comprendre d’une première façon : le journaliste anglais raconte sa difficulté à mener l’interview, les nombreux tests d’armes à feu que Kalachnikov a effectué au long de sa vie l’ayant rendu assez sourd). Lui-même s’en explique : « Blâmez les nazis d’avoir fait de moi un concepteur d’armes… Pour ma part j’ai toujours voulu construire une machine agricole… J’aurais bien aimé avoir laissé mon nom à une tondeuse à gazon… De toute façon, le positif l’emporte sur le négatif : de nombreux pays utilisent mon arme pour se défendre. »

Il n’en demeure pas moins que cinq mois avant sa mort, en 2013, Mikhaïl est hanté par la tondeuse à gazon. Le vieil ancien communiste écrit une lettre à Kirill, patriarche de Moscou : « Mon cœur est torturé par la même insoluble question : si mon fusil a ôté la vie à d’innombrables personnes, alors moi, Mikhaïl Kalachnikov, 93 ans, fils de paysan, et chrétien orthodoxe par ma foi, ne suis-je pas responsable de leur mort, et même leur ennemi ? » Au lieu de l’aiguillonner dans ce repentir de la onzième heure, Sa Béatitude Kirill lui répond un peu trop confortablement que son intention n’ayant été que de favoriser une défense légitime il le considère comme « un exemple de patriotisme et d’attitude loyale envers son pays ». Puisse l’Éternel se souvenir de Kalachnikov comme d’un nom propre.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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