Et nous, sur quel chemin sommes-nous? L’époque est telle que, plus que jamais, nous pourrions rejeter toute la faute , sinon sur autrui , du moins sur le « système ». Pourtant, il nous faut l’admettre: nous sommes aussi et d’abord complices de ce « système. »

En 1749, Jean-Jacques Rousseau part visiter Diderot qui est en prison, et là, sur le chemin de Vincennes, il connaît cette grande illumination d’où sortiront ses œuvres politiques. L’élément déclencheur est la dernière livraison du Mercure de France. Il la feuillette en marchant, arrive à la page où se trouve la question mise au concours par  l’Académie de Dijon : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? »,  et le voilà saisi d’une sorte de ravissement.

« Je vis un autre monde », dira-t-il dans ses Confessions. Mais le mieux est de citer sa deuxième Lettre à Malesherbes où cette expérience quasi mystique est consignée avec le plus de détails : « Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c’est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout à coup je me sens l’esprit ébloui de mille lumières ; des foules d’idées vives s’y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais. Oh, Monsieur, si j’avais jamais pu écrire le quart de ce que j’ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j’aurais fait voir toutes les contradictions du système social ; avec quelle force j’aurais exposé tous les abus de nos institutions ; avec quelle simplicité j’aurais démontré que l’homme est bon naturellement, et que c’est par ces institutions seules, que les hommes deviennent méchants. »

Lisant ce récit, on ne peut pas ne pas faire le parallèle de ce chemin de Vincennes avec le chemin de Damas. Rousseau donne d’ailleurs trois versions de sa propre aventure – dans la Lettre susmentionnée, dans ses Confessions et dans ses Dialogues – ce qui correspond très exactement au nombre de fois que la conversion de Paul est retracée dans les Actes des Apôtres. La seconde fois, qui est la première en discours direct, l’apôtre raconte : Je faisais route et j’approchais de Damas, quand tout à coup, vers midi, une grande lumière venue du ciel m’enveloppa de son éclat. Je tombai sur le sol et j’entendis une voix qui me disait : Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ?  (Ac 22, 6-7).

De nombreux traits se retrouvent : l’arrêt subit en pleine marche, l’éblouissement, la chute… Avec Saul, cependant, retentit la voix d’un autre : un dialogue s’instaure qui commence par la question du qui et non du quoi (Qui es-tu ? demande-t-il, puis : Que dois-je faire ?). Avec Rousseau, dans l’étourdissement et les larmes, il n’y a que le quoi, les « idées vives », la vision sous l’arbre. Le promeneur reste solitaire même s’il a désormais la tâche de publier quelques rayons de cette immense clarté. Enfin, surtout, c’est le sens même de l’expérience qui est entièrement inversé : là où Saul a la révélation qu’il était lui-même le persécuteur quand il croyait être l’instrument de la divine justice, Rousseau découvre que l’homme est naturellement bon (y compris lui-même), et que ce sont les institutions qui le corrompent.

Et nous, sur quel chemin sommes-nous ? L’époque est telle que, plus que jamais, nous pourrions rejeter toute la faute, sinon sur autrui (« C’est la faute à Rousseau », chante Gavroche dans Les Misérables), du moins sur les « institutions », le « dispositif », la grande « machinerie » qui s’est autonomisée. Moi-même, en ne cessant de revenir sur ce que le Pape François appelle le « paradigme techno-économique », je médite souvent sur ces « structures de péché » et peut suggérer par là que tout le mal vient du « système », de sorte que mon lecteur et moi pouvons poser en innocentes victimes.

Or il ne faut pas chercher bien loin pour s’apercevoir que ledit « système » se nourrit de sa dénonciation dans la mesure où cette dénonciation roule sur le terrain de l’impersonnel. Non seulement elle nous fait esquiver nos responsabilités, mais elle reconduit l’aliénation contemporaine, à savoir, d’après Marx, « le renversement du sujet en objet, et inversement ». La société du spectacle fait spectacle de sa propre critique. La rébellion est son produit phare. La subversion y est subventionnée. Je suis « Nuit Debout » pour me coucher le jour. Bien sûr, je casse les vitrines du Grand Capital, sans m’apercevoir que la Casse est essentiellement son domaine, à ce Grand Capital, puisqu’il est le spécialiste de l’obsolescence, de l’assurance bris de glace, de la nouvelle vitrine renaissant de ses tessons jusqu’à se faire virtuelle. — Détruire une machine ne suffit pas à me faire acquérir un savoir-faire. Et voir la paille dans l’œil de Big Brother n’enlève pas l’écran qui est dans le mien.

Alors les uns parlent de « reprendre le pouvoir », comme s’il suffisait que ce pouvoir tombe entre nos blanches mains pour que le monde soit sauvé ; tandis que les autres, moins naïfs, s’en lavent les mains et partent vivre en ermites, vouant le monde à la colère des dieux. Ce que fit Rousseau. Il écrit le Contrat Social puis se retire à l’île Saint-Pierre, avouant « son amour naturel de la solitude » : « Je trouve mieux mon compte avec les êtres chimériques que je rassemble autour de moi, qu’avec ceux que je vois dans le monde. »

Là, avec son chien, parmi « l’or des genêts et la pourpre des bruyères », il élève « [ses] idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l’Être incompréhensible qui embrasse tout ». Mais ce faisant il manque la vraie transcendance du Créateur – celle de sa miséricorde, de son alliance entre des personnes, au-delà du « système des choses ». Pour s’y ouvrir, il faut accepter d’être destitué de sa position de juge et reconnaître sa propre misère, admettre que je suis complice du mal dès l’origine et changer le monde en commençant par moi, à partir d’une grâce qui seule peut me préserver des utopies dévastatrices, parce qu’elle me fait accueillir la vie simple, la vie ordinaire, la vie dramatique, comme un don que je n’ai pas mérité.

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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