Fabrice Hadjadj revient sur les propos du Pape François, lequel dénonce la « colonisation idéologique » de la théorie du genre. Et si les gender theories n’étaient que le symptôme d’un mal plus profond ?

Franchement, si une poignée de lesbiennes très cérébrales étaient parvenues à conquérir les gouvernements nationaux et les institutions internationales avec une « théorie du genre » portée par quelques livres illisibles influencés par Michel Foucault, il y aurait de quoi les encenser, leur ériger des statues ou du moins leur demander des cours sur la manière de s’y prendre pour séduire les puissants de ce monde – ce qui serait assez paradoxal, puisque la séduction de la courtisane est précisément le lieu commun dont elles entendent se débarrasser et à propos duquel il suffit de les voir en photo pour reconnaître qu’en effet elles y ont parfaitement réussi. Non, à l’évidence, Judith Butler est une vieille fille assez sympathique (je n’irai pas l’offenser en la jugeant « sexy ») ; la « colonisation idéologique », la « guerre mondiale contre le mariage » que dénonce le pape François viennent de plus loin que la sociologie LGBT. Les gender theories sont un symptôme plus que la cause du mal.

Quelle est donc cette cause ? Elle est d’abord à chercher dans le développement du monde industriel. L’idée d’une pure construction sociale de l’identité sexuelle n’est qu’un aspect de l’idée plus générale que la nature ne fournit que des matériaux et des énergies disponibles qu’il s’agit d’utiliser de la manière la plus rentable. Lorsque le Saint-Père déclare que la « théorie du genre » va « contre les choses naturelles », il laisse entendre qu’elle a un rapport étroit avec la crise écologique et relève de ce « paradigme techno-économique » qui déborde largement la spéculation financière (même s’il correspond en quelque sorte à une financiarisation généralisée du réel).

La nature, la vie animale, la vie végétative, se donnent d’abord dans notre corps, et plus particulièrement dans notre sexe. Pour n’évoquer que les hommes (avec lesquels j’ai tout de même beaucoup d’affinités, bien que je n’aie pour eux qu’assez peu de désir), le membre situé sous leur ceinture leur apparaît souvent comme une bête assez difficile à apprivoiser (on témoigne même, dans certains groupes de paroles, qu’il est beaucoup plus facile d’élever un hamster). C’est un peu comme si vous aviez un chien, qui serait votre compagnon depuis toujours, et qui pourtant obéirait moins à vous qu’à la première jolie inconnue qui passerait devant lui. Là s’éprouve la limite de notre pouvoir – le fait que notre puissance la plus intime dépend d’une altérité saisissante. Là se manifeste que la nature n’est pas entièrement à notre disposition, et qu’à moins de substituer au hamster capricieux un mini tractopelle hydraulique, le juste rapport avec elle réside dans la culture et non dans le constructivisme. La culture fait place à la liberté humaine, à la ressaisie volontaire du donné naturel ; mais elle n’extorque pas ce dernier, elle en prend soin, l’accompagne, l’apprivoise pour qu’il fructifie.

La faute n’est pas qu’au monde industriel, car ce monde est lui-même issu d’une mentalité qui l’a précédé. Il faut ici distinguer une lame de fond dont les gender theories ne sont que l’écume tardive : presque toute la philosophie, si grandes que soient la diversité et la contrariété de ses doctrines, est d’accord pour ignorer qu’il y a des hommes et des femmes. Quand on y réfléchit, la chose est incroyable, mais flagrante. L’Homme est un sujet philosophique très ancien, avec une majuscule, cependant, c’est-à-dire neutralisé. Dans sa Généalogie de la morale, Nietzsche observe que « le philosophe repousse avec horreur le mariage et tout ce qui pourrait l’y inciter − le mariage comme obstacle funeste sur son chemin vers l’optimum. Quel grand philosophe jusqu’ici a été marié ? Héraclite, Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Schopenhauer − eux ne l’étaient pas ; bien plus, on ne saurait même pas se les figurer mariés. Un philosophe marié relève de la comédie, telle est ma thèse… ». Cette comédie est indéniable : lorsque je parle à ma femme d’esthétique transcendantale, elle me demande si j’ai bien réglé la facture du plombier. Mais n’est-ce pas la condition d’une sagesse qui prend chair ? Sans ce décalage domestique, la recherche des causes premières n’est que fuite devant l’origine conjugale, et la vérité conceptuelle tourne au mensonge démoniaque.

C’est du moins ce que suggère Günther Anders dans une page de son journal paru sous le titre Aimer hier, à la date du 19 janvier 1949 : « “Êtes-vous des hommes ou des femmes ? — Nous n’avons pas de sexe.” Tel fut, rapporte Heine dans la postface du Docteur Faust, le premier échange entre Faust et les démons dans la pièce pré-goethéenne qu’il put voir, enfant, à Hambourg. Cent ans plus tard, lorsque j’étais enfant à Hambourg, telle fut aussi ma première rencontre avec les héros des grandes pièces philosophiques et politiques. Je vis entrer en scène l’individu, le moi, le sujet, la conscience, la vie… plus tard, le Dasein se joignit à eux, prétentieux et sombre. – Et lorsque je leur demandai : “Êtes-vous des hommes ou des femmes ?” ils répondirent : “Nous n’avons pas de sexe.” »

De ce déni philosophique de notre essence sexuée, la théologie chrétienne fut elle-même complice. Certes, dans l’Église catholique, le sacerdoce étant réservé aux hommes (viri), la différence ministérielle a permis de sauvegarder la différence sexuelle (encore qu’un cléricalisme ne sachant plus équilibrer le marial et le pétrinien dans la constitution de l’Église – pourtant symboliquement féminine – ait pu tirer cette différence dans le sens d’une tyrannie d’un sexe sur l’autre). Le premier chapitre de la Genèse affirme qu’Élohim créa l’Adam à son image… mâle et femelle il les créa. N’oublions pas néanmoins que ce qui paraît une évidence depuis Jean-Paul II fut pendant longtemps occulté sinon rejeté : entre la période patristique et l’époque contemporaine, la famille fut rarement reconnue à l’image de la Trinité. On peut comprendre les théologiens : comment ce que nous avons en partage avec les autres animaux serait-il la marque de notre élection divine ? Et si la famille est à l’image de la Trinité, on a vite fait d’assimiler l’homme au père, mais qu’en est-il de la femme ? Est-elle figure de l’Esprit ? Pourtant l’Esprit procède du Père et du Fils ? Faut-il donc que la femme soit assimilée au Fils, quitte à risquer un trouble aussi bien dans la différence sexuelle que dans la différence générationnelle ? Voilà le comique qui revient, sous la forme d’une scène de ménage, voire de travesti, au cœur même de la divinité. Mais qui a dit que Dieu n’avait pas d’humour ?

Quoi qu’il en soit, il est très important de ne pas se tromper d’adversaire et de comprendre que les gender theories sont un épiphénomène : l’erreur vient d’un spiritualisme, d’un gnosticisme ou d’un dualisme très anciens, qui a pris aujourd’hui une forme ultra-moderne, c’est-à-dire technolibérale. Quand j’explique cela à ma femme, elle me fait justement remarquer que je ne devrais plus laisser traîner mes chaussettes sales.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite