La littérature et la poésie de demain seront-elles écrites par des robots ? C’est ce que pensent en tout cas les « utilisateurs finaux » de la Silicon Valley.

Les ordinateurs sont de grands romantiques. Et des génies surréalistes. Et de dignes héritiers des Beatniks. Ils forment aujourd’hui l’ultime mouvement littéraire et révolutionnaire, celui que l’on pourrait appeler la Bit Generation. Eric Elshtain le sait et s’efforce de se mettre à l’écoute de leurs iLuminations. Éditeur chez Beard of Bees Press (Chicago), il publie leurs poèmes – pardon, leurs « gnoèmes »,  pour être précis, car ils ont été produits par le programme Gnoetry. Ce dernier analyse statistiquement la manière dont les mots se succèdent dans une base de chefs-d’œuvre, repère les motifs répétitifs et les recombine aléatoirement selon des contraintes choisies par l’utilisateur (nombre de pieds, de vers, type de rimes, termes-clefs, etc.). Celui-ci opère ensuite un tri, afin de ne garder que les œuvres humainement lisibles et artistiquement acceptables.

Ainsi Anne H. Murdeus a-t-elle composé grâce à la machine un recueil intitulé Le Roi des oiseaux comestibles (titre digne de Michaux et de Calvino, je le reconnais sincèrement). Elle a téléchargé sur le site de Project Gutenberg quelques ouvrages fameux : La Sainte Bible (King James Version), La Douloureuse Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ d’Anne-Catherine Emmerich, La Chute de la Maison Usher d’Edgar Poe, Les Aventures de Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle, et quelques autres, en prenant pour principe que leur titre commence toujours par l’article défini anglais The. Elle a injecté l’ensemble dans Gnoetry et sélectionné 18 productions aléatoires assez brèves. Voici l’une d’entre elle que je traduis en prose : « Pencher d’un côté sur les ombres est un péché. Et me voici. Son noir manteau : la mort. Mais, pour parler, Maman n’aime pas les lèvres. Car mon fruit mûr est tombé ; et pour cela je serai. Tu peux prendre les petites lettres blanches du Calvaire. »

Dans sa préface au Roi des oiseaux comestibles, Eric Elshtein nous dévoile son « mantra » : « — Ne sommes-nous pas des poètes ? — Nous sommes des utilisateurs-finaux ! » Et il conclut par ce cri : « Le poète humain solo est mort ; longue vie aux gnoètes ! » Comme on devine que le nom de Mme Murdeus est un pseudonyme (composé de « meurtre » en anglais et de « dieu » en latin), on en déduit que ce n’est pas que le poète humain dont on voudrait annoncer ici l’extinction. Et l’on retient l’avènement de cette figure transhumaine : le end-user, l’utilisateur final…

Tel est l’aboutissement de l’écriture automatique et de la technique du cut-up. On se souvient de la recette de Tristan Tzara – « Pour faire un poème dadaïste » : « Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans le journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre. Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire. »

William S. Burroughs écrivit de cette façon pas moins de trois livres : Le Ticket qui explosa, Soft Machine et Nova Express, avant de sortir une collection d’essais au titre révélateur : The Electronic Revolution. Rien de nouveau sous le soleil, donc. Gnoetry ne fait que parachever Dada et un mouvement hippie dont les cheveux longs étaient à la fois ceux d’un retour à la nature et d’une entrée dans les réseaux (c’est-à-dire, dans tous les cas, d’une sortie de l’histoire). Et cela avec les applaudissements de ses initiateurs. Un autre ponte de ce mouvement, Timothy Leary, célèbre auteur en son temps de Politique de l’extase, écrit en 1994 un autre ouvrage, Chaos et cyberculture, qui fait ouvertement le lien entre la Beat Generation et l’empire des Bits : « Les sept millions d’Américains ayant fait l’expérience des capacités potentielles du cerveau grâce au LSD ont sûrement préparé la voie à la société de l’informatique. Ce n’est pas un hasard si le mot LSD est apparu deux fois dans l’article du magazine Time consacré à Steve Jobs, car c’est lui et Stephen Wozniak qui ont donné naissance à une nouvelle culture en connectant le cerveau au PC. »

Ce qui est le plus formidable, c’est que le poète de notre temps est à ce point modeste et désintéressé qu’il ignore totalement sa poésie. L’ordinateur n’a fait que mouliner des octets à partir d’un algorithme. Le mot « mort », par exemple, c’est pour lui : 0110 1101 0110 1111 0111 0010 0111 0100. Et encore, il ne faut pas lire ici des chiffres, mais une séquence de circuits ouverts ou fermés. Dans ce que Gnoetry fabrique, seul l’« utilisateur final » saisit des significations, perçoit des rythmes et des images, déchiffre des signes des temps… La poésie qu’il découvre se fonde non pas sur une synergie entre les ondes cérébrales et les séries électroniques, mais sur un parfait malentendu. Et ce malentendu est le cœur de notre époque.

On pourrait le dire autrement : quand on renonce à la Lectio divina, il ne reste plus que sa parodie, le règne du code. L’homme est fait pour interpréter la Parole ; qu’il cherche à devenir surhomme, et le voilà à fantasmer sur les séquences générées par des micro-processeurs.       

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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