Au premier plan de la scène finale des Incorruptibles apparaît le premier bâtiment de Chicago à dépasser les 600 pieds. Achevé en 1930 dans le plus pur style Art Déco, il est coiffé par la statue d’une déesse antique : Cérès, fille de Saturne, sœur de Jupiter, belle-mère du dieu des enfers, enfin celle qui apprit aux hommes à cultiver la terre et à faire du pain. Mais que fait-elle donc là-haut, à gratter le ciel ? Point de charrue en bas, point de fourche, point de paysan, mais le métro aérien, le trafic des voitures, des hommes en costume, smartphone et attaché-case. Nous sommes en plein quartier financier, lequel s’est développé autour de cette tour, et donc, étrangement, autour de la déesse de l’agriculture…

Le sculpteur John Storrs lui a toutefois conféré un aspect industriel qui modère beaucoup le contraste. Cérès est en métal, profilée comme une pièce d’artillerie lourde. Sa tête est sans visage. Et le petit sac de grain qu’elle tient dans sa dextre est si stylisé qu’on le prend pour une bourse pleine. De fait, sous elle, l’édifice abrite la plus ancienne bourse de commerce du monde, le Chicago Board of Trade, haut-lieu planétaire où se négocie le cours des céréales et autres « matières premières ». Oui, c’est le marché des produits agricoles qui a élevé cet immense building de béton. Et c’est là, dans le film de Brian de Palma, que s’achève la poursuite d’Al Capone par Eliott Ness, comme si la Haute Pègre devait se recycler dans cette Haute Finance.

La fondation du CBOT en 1848 coïncide avec l’invention de la moissonneuse-batteuse par Cyrus McCormick, un presbytérien dévot qui se sent investi de la mission de nourrir les affamés. Commence alors la « Révolution agricole américaine » : le nombre de boisseaux de blé par tête d’habitant triple en trente ans. Outre cette productivité mécanique, il y a une raison structurelle à la création d’un grand marché des denrées : l’aléa des récoltes. Difficile, en agriculture, de faire un business plan, parce qu’on est soumis à la météo, menacé par la rouille, la nielle, la grêle, les sauterelles… La religion païenne est profondément marquée par ce phénomène : devant une telle contingence, il n’y a qu’à supplier Cérès. Xénophon le remarque dans son Économique : « Quand on entreprend des travaux agricoles, il est nécessaire de se concilier les dieux. »

Mais le drame, ici, sur le marché des nourritures, n’est pas que l’offre est fluctuante : c’est qu’en face la demande ne l’est pas. Elle est « inélastique », disent les économistes. Si l’on fournit moins de téléphones portables, il est probable qu’on ne s’en porte pas plus mal, et les prix peuvent ne pas trop flamber. S’il y a moins à manger, au contraire, les prix s’envolent, et certaines personnes meurent de faim (loi de King). Et c’est ainsi que le CBOT s’est peu à peu substitué à Cérès – les futures, à la prière, le marché à terme, à la mythologie (avec les pesticides, les OGM, etc., il s’efforce de fabriquer les nouvelles idoles qui nous épargne d’avoir à recourir au culte païen). L’enjeu de ce Board of Trade, au départ, est d’écouler au mieux la production et de parer à la volatilité trop grande des prix, fixant à l’avance et pour une échéance précise les termes de la transaction, et protégeant par là le producteur aussi bien que l’acheteur. Chose à peu près convenable, dit-on, tant que les spéculateurs ne s’immiscent pas trop dans le jeu.

Maman nous avait pourtant instruits, à table, de ce principe de décence commune : « On ne joue pas avec la nourriture. » Mais l’argent parle un autre langage. Et puis certains rapports vous affirmeront que ce n’est pas la financiarisation, mais d’autres facteurs comme le développement des biocarburants ou la croissance des classes moyennes réclamant plus de viande, qui sont causes de famine et de malnutrition dans le monde […]

Depuis la Grande Dépression, aux États-Unis, cette immixtion était limitée par la loi. Mais voilà qu’en 1991, parce que les classiques marchés boursiers sont saturés, « les analystes de Goldman Sachs sélectionnent dix-huit ingrédients et concoctent un élixir financier qui comprend bétail, café, cacao, maïs et deux ou trois variétés de blé. Ils soupèsent la valeur de chaque élément en termes d’investissement, combinent et chiffrent les parties, puis réduisent ce qui était auparavant une somme de choses réelles en une formule mathématique qui peut être exprimée en un seul chiffre : le Goldman Sachs Commodity Index [racheté depuis par Standard & Poor’s]. Après quoi ils proposent des actions » (Frederick Kaufman, « The Food Bubble ») – actions qui ont l’avantage de s’appuyer sur une demande réelle qui n’est pas soumise à la mode. La dérèglementation aidant, les prix grimpent en flèche, les actionnaires empochent, tandis que d’autres, au loin, sentent surtout se creuser la poche de leur estomac. Ce sont les « émeutes de la faim » de 2008. En 2009, Goldman Sachs gagne 5 milliards de dollars uniquement en jouant avec les produits dérivés agricoles, suivi par JP Morgan, qui se fait 1,2 milliards. En 2013, les spéculateurs financiers occupent 65% du marché contre 12% en 1996. Moins de 3% des contrats à terme aboutissent à la livraison effective d’une marchandise, les 97 % restant sont revendus avant leur date d’expiration.

Maman nous avait pourtant instruits, à table, de ce principe de décence commune : « On ne joue pas avec la nourriture. » Mais l’argent parle un autre langage. Et puis certains rapports vous affirmeront que ce n’est pas la financiarisation, mais d’autres facteurs comme le développement des biocarburants ou la croissance des classes moyennes réclamant plus de viande, qui sont causes de famine et de malnutrition dans le monde – tandis que le CBOT œuvrerait plutôt à la baisse des prix.

Est-ce néanmoins la question ? Car la chose en premier lieu est à juger d’après le principe de maman, première nourricière, et non seulement d’après les conséquences. Peut-on traiter les nourritures comme de simples marchandises ? Le pain quotidien doit-il se monnayer comme le pétrole ou l’iPod ? Et puis un type qui achète des tonnes de soja, sans en rien manger, sans les avoir jamais vues, sans se les faire livrer ni les acheminer vers ceux qui ont faim, mais, à travers une commande électronique, pour les revendre en faisant un gros bénéfice, un tel type n’est-il pas déjà mort, dans son rapport à la réalité ?

Et c’est ainsi que, du haut de son building de Chicago, Cérès, n’ayant plus rien d’une mère, a perdu son visage.

  

 

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite