Retrouver le terroir. Cultiver son jardin. Revenir au lopin, au local, au familial, à la petite parcelle paysanne, oublieux de la haute finance et de la grande industrie, séparé du monde mondain pour s’enraciner dans le sol maternel. Telle est la belle utopie, désormais. Celle de nos amis les Amish. Celle d’un retour au domestique, quand le politique est si perverti. Celle d’un retour aux outils, quand les appareils tendent à mépriser nos mains. Celle d’un retour à la campagne – sinon à la vierge nature – quand la ville est si « connectée ».

Un tel retour est-il toutefois possible sans illusion ? Il fut un temps où il suffisait d’ériger une haie pour se mettre à part de son voisin. Il fut un temps où le cadastre avait un sens : on était ici chez soi, à l’écart, à l’abri, ce qui permettait d’ailleurs de sortir pour aller à la rencontre de l’autre ou de rester pour lui offrir l’hospitalité. Mais il faut se rendre à l’évidence – ce temps n’est plus. Le Roundup de Monsanto se répand dans les nuages, la pluie et le brouillard, et devient atmosphérique. Aucune douane n’a pu forcer les radiations de Tchernobyl à respecter les frontières. La Grande Barrière de corail a beau se situer au milieu du Pacifique, nos émissions de CO2 sont parvenues à l’atteindre jusqu’à réduire, depuis 1985, sa surface de moitié.

Où donc est le havre sans tache ? Où sont la terre saine, l’eau purifiée, l’air sans pesticide ni rayonnement ? On devine la solution non sans quelque effroi. Elle est analogue à celle du « naturel » sur un plateau de télévision. Pour compenser l’artifice des projecteurs, il faut le redoubler avec un épais maquillage. La peau de l’animateur ne paraît pas maladive qu’à condition d’être revêtue d’un badigeon qui lui permet de bien prendre les lumières. Et ses gestes ne semblent spontanés que s’ils sont d’une facticité qui épouse toutes les manœuvres de la caméra. L’Éden se réinvente dans une redondance de la chute. Les vergers de Babylone fructifient dans un abri anti-atomique.

Telle est la logique qui a présidée à la naissance des légumes Toshiba (je me bornerai à ceux-ci, et ne parlerai pas des épinards Panasonic ni des laitues Fujitsu). Le conglomérat industriel nippon est réputé pour ses télévisions, ses ordinateurs, ses réacteurs nucléaires. Mais voici justement qu’à cause des réacteurs de Fukushima, après le tsunami de mars 2011, la question des légumes non contaminés s’est cruellement posée aux Japonais ; et Toshiba, après d’autres grands groupes d’électronique, a décidé de transformer une usine anciennement dévolue à la fabrication de lecteurs de disquettes en une ferme verticale. Sur une surface de 2000 m2, à Yokosuka, près de Tokyo, cette Clean Room Farm produit à présent trois millions de salades par an. Elles sont cultivées hors sol, bien sûr, sur roulettes, dans de grandes étagères blanches, avec « des éclairages fluorescents spéciaux optimisés pour la croissance des végétaux », un système d’air conditionné qui maintient une température et une humidité constante, et des microchips qui tiennent sous haute surveillance l’état physique des plantes et l’aseptie du lieux. Selon un procédé semblable, Sharp, spécialiste du « photocopieur multifonctions d’entreprise », a déjà mis en place une « usine numérique de fraises ». Elle est située à Dubai, et « reproduit, dans une enceinte fermée, les conditions idéales de la culture du fruit ».

Là serait l’avenir d’une agriculture « bio et de proximité », d’après l’écologue et microbiologiste Dickson D. Despommier – non pas dans un retour à la terre, donc, mais dans une réformation des immeubles : des Empire State Buildings de roquette et de mâche, des Trump Towers de framboises et de patates… Et peu importent les saisons ou la latitude. Aucune femme enceinte ne saurait plus être capricieuse (d’autant que dans cette perspective il n’y aura plus de femme enceinte, mais des agents de maintenance de matrices électroniques). Avec ces serres gratte-ciel, on ferait pousser des papayes dans l’hiver sibérien, et même dans l’hiver nucléaire, ou sur Mars. Panasonic, par exemple, fabrique certaines de ses Veggie Life Salads dans une usine ultra-stérile implantée sur le territoire de Fukushima qui, de ce point de vue, n’est plus tellement pire qu’un autre.

Hans Jonas le soulignait dans son Principe responsabilité. La « civilisation technologique » met fin à une morale qui ne se jouerait que dans le proche et où la nature serait encore une réserve immaculée et inépuisable. Les effets du technocosme sont si démesurés, si « globaux », qu’on ne peut plus se contenter de se retirer dans son jardin pour revivre. L’île déserte est déjà recouverte de prospectus et de déchets toxiques. Aussi – c’est malheureux à dire – l’engagement est-il forcé d’avoir une dimension politique et internationale. Et d’entrer dans une certaine radicalité. Une radicalité dont les racines ne soient cependant pas comme celles d’une ferme Toshiba – abstraites, fantasmatiques, loin de la terre charnelle.

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite