« Tu es vraiment unique ! » Qu’on m’honore de ce compliment, et je me méfie, ou me sens déçu, avec un soupçon de vanité, de toute évidence : si je suis si unique qu’on ne puisse plus me comparer avec un autre, impossible pour moi de paraître meilleur qu’un autre…

Bien sûr, il est beau de chanter l’unicité de quelqu’un. C’est même assez salutaire, après des siècles où l’individu était réduit à des particularismes de race, de sexe, de classe, de nation, quand il n’était pas dissout dans l’universalisme de l’Humanité. On connaît la sortie de Joseph de Maistre contre l’humanisme abstrait des révolutionnaires : « J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes […] mais, quant à l’Homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie. » Déclaration exacte, qui peut néanmoins conduire à un dangereux nationalisme. Voilà pourquoi on s’est senti obligé d’aller plus loin en déclarant qu’on n’a même jamais rencontré de Français ni d’Italiens, mais Pierre, Candida, Ugo… Chacun unique. Chacun avec un nom plus propre que son propre nom. Cela sonne un peu nominaliste, sans doute, mais c’est là, semble-t-il, le rempart contre les totalitarismes de toutes sortes.

Le totalitarisme est-il le seul mal à craindre, cependant ? L’histoire est faite de retours de balancier, de sorte que très souvent, nos préventions, en nous protégeant contre un mal passé, nous précipitent vers le mal futur. Il est peut-être temps de penser non seulement le totalitarisme d’hier, mais encore son inversion actuelle : un certain singularisme, qui a contaminé les meilleurs esprits. Ceux-ci rappellent que chacun est unique, mais, en se tenant à ce seul constat, avec de très bons sentiments, et sans s’en rendre compte, ils contribuent à l’oubli du sexe, de la langue, de l’histoire, de la nature même…

La singularité, quand elle n’assume pas une série d’appartenances, quand elle n’est pas la fine pointe d’une pyramide allant du genre à l’espèce, à la sexuation, à la naissance, quand elle se pose dans l’absolu, ne correspond au final qu’à une identité numérique. C’est « le visage », mais ce visage n’a pas de traits, il n’est plus qu’un smiley, parce qu’on craint trop d’y reconnaître un type ethnique, un caractère morphologique, un âge de la vie, la ressemblance avec un père ou une grand-tante, etc. Il est dès lors unique, mais comme n’importe quoi, ne se distinguant des autres que par ses coordonnées spatiotemporelles. Car chaque brin d’herbe est unique, lui aussi, de même que chaque objet industriel, qui porte son numéro et sa marque dans une série. L’unicité est un transcendantal, d’après Thomas d’Aquin (il emploie pour la désigner le terme aliquid). Elle signifie ce qui échappe à la généralisation, mais selon un mode aussi abstrait et commun que le mot « être ». Et c’est pourquoi son exaltation pure, sans passer par des catégorisations préalables, aboutit à l’indifférenciation.

Elle correspond au plan anthropologique à ce qui s’est passé au plan politique, en France, en 1791, avec la loi Le Chapelier, qui supprima les corps intermédiaires. En ôtant toute reconnaissance légale aux familles, aux corporations, aux confréries ou aux rassemblements paysans, elle inventait un jeu social où il n’y avait plus que des individus et un État – mais ces individus divisés, isolés de leur base, pour ainsi dire, devenaient des éléments facile à manipuler et à massifier, comme l’a bien vu Hannah Arendt. Il en va de même quand on ne reconnaît plus que l’identité générique – l’Homme – et l’identité numérique – le pur singulier. Il manque tous les intermédiaires qui donnent à ces termes leur densité.

Mon ami Olivier Rey m’a récemment suggéré que le culte de la singularité avait favorisé l’essor de la statistique. De fait, quand il n’y a plus rien de commun, ni nature, ni genre, ni principes à partir desquels on puisse faire des déductions, il ne reste plus qu’à recenser et chiffrer des données empiriques. L’unicité se change en simple unité de calcul. L’individu se montre si incomparable qu’il devient quelconque et peut même rentrer, ultimement, dans un algorithme. Alors, certes, je suis unique, mais c’est en étant ce vivant mortel, animal, humain, fils de Bernard et Danielle Hadjadj, de naissance juive tunisienne mais à Nanterre (Hauts-de-Seine), de langue française, de confession catholique, ayant grandi en écoutant Brassens et Prince, etc. Seule cette unicité d’assomption (et non d’absolutisation) peut avoir une consistance, tant il est vrai que l’originalité ne se déploie vraiment que dans une hospitalité à nos origines.

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

Les derniers articles par Fabrice Hadjadj (tout voir)