L’homme a trouvé pour son « meilleur ami » un moyen de le garder auprès de soi et de le dresser sans avoir à monter des barrières ni manier un bâton : le collier anti-fugue – de chez Petsafe, que l’amoureux des bêtes peut se procurer sur le site Technidog.com. Avec celui-ci, « pas de fils à enterrer » : il suffit de passer au cou de son chien préféré un collier récepteur puis d’allumer un émetteur central qui couvre un périmètre modulable allant jusqu’à 32 mètres. Voici son mode de fonctionnement d’après notice : « Lorsque votre animal atteint la limite du rayon d’émission, le collier récepteur émet un avertissement sonore. Si le chien essaie de franchir la limite fixée, il émet une impulsion électrostatique qui corrige son mauvais comportement. »

Ajoutez à cela le collier anti-aboiement (de la gamme CanicalmFirst), qui envoie de très silencieuses impulsions électriques allant de « faible de courte durée » à « forte de longue durée », et aussi le collier de dressage à spray, pulvérisant par télécommande « un parfum qui incommode l’animal » (mais attention : pour ceux qui sont « trop têtus ou n’écoutent rien dès le départ », le vendeur vous recommandera encore l’électrochoc avec 18 intensités réglables), et votre fidèle compagnon sera aussi manœuvrable qu’une voiture téléguidée.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce désir de passer de la maîtrise au contrôle au point que le maître n’ait plus à élever la voix ni à brandir la badine mais, encore une fois, à appuyer sur des boutons ou à laisser faire un dispositif. Je me contenterai de parler du collier anti-fugue et de sa « clotûre électronique stay & play ». Elle m’a rappelé certains cantiques de années 70 où il s’agissait toujours d’abattre les murs et d’abolir les frontières. Elle m’a paru fournir une parfaite image de ce que l’on pourrait appeler la tyrannie libertaire. Nous sommes en effet dans une situation analogue à celle de ce chien équipé par Petsafe : plus de grillage, plus d’obstacle, plus de ligne jaune ; le champ des possibles paraît largement ouvert ; mais voilà que soudain, alors même qu’il n’y a aucune résistance physique, que tout nous parle de permission indéfinie, on est stoppé net, arrêté par une violence qui opère sans bruit ni attaque apparente. La pauvre bête s’en trouve bientôt plongée dans un état d’anxiété assez compréhensible : elle devine une menace, mais, ne la voyant venir de nulle part, elle la pressent partout (ce que certains compenseront en lui achetant le « collier anti stress phéromone DAP ADAPTIL pour chien nerveux et anxieux »).

Ainsi, devant nous, c’est l’« ouverture » et la « liberté » sans cesse affichées, et, dans le même moment, la censure, le musellement, le lynchage dès que l’on s’écarte de cette normativité inavouable, qui n’est même pas un fil enterré, mais une onde invisible, envoyée par l’émetteur central. Il y a plusieurs manières de le comprendre. La première se rapporte à l’impossibilité de sortir du tabou : dès que l’on permet quelque chose, c’est pour en interdire une autre, qui était parfois meilleure que celle à laquelle on nous offre libéralement l’accès. Dans le milieu du porno, par exemple, ou même dans celui du planning familial, il est très difficile de ne pas choquer les gens en leur parlant de virginité. Ils en rougissent avec une pudibonderie furieuse et s’indignent aussi fort que de vieux puritains.  

Une seconde interprétation tient au lien entre liberté illimitée et terreur, car, dès lors que cette liberté est exercée par autrui, elle se change en menace. Voilà pourquoi les libertaires vivent toujours dans l’anxiété d’un retour du « fascisme » ou du « totalitarisme » qu’ils ne cessent de dénoncer partout – en raison même de leur conception de la liberté, toujours prête à se retourner contre eux (Hitler reçut les pleins pouvoirs de la manière la plus démocratique).

Une troisième interprétation renvoie à notre Glass Cage, pour reprendre l’expression de Nicholas Carr à propos d’Internet. Ici nous sommes à la fois ceux qui manient la télécommande et qui portent le collier électrique. Le monde entier semble s’étendre sous nos yeux, à travers nos windows, mais impossible d’atteindre ne serait-ce que notre voisin: nous cliquons, et la décharge d’une autre petite image captivante nous retient d’ouvrir notre porte. C’est à regretter les haut-murs d’enceinte et les bonnes vieilles barricades

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite