Le printemps est revenu. Les arbres fleurissent, les oiseaux chantent, les grenouilles se remettent à coasser – du moins dans les lieux où il y a encore des grenouilles, des oiseaux et des arbres. Car, pour beaucoup d’urbains, les signes printaniers sont à chercher ailleurs : dans un soleil qui gêne la lecture des écrans mais éclaire un peu mieux les nouvelles promotions des vitrines, et surtout dans les manches courtes, les jupes brèves, les décolletés des jeunes femmes dans la rue…

Quand il n’y aurait plus d’oiseau, il y aurait encore ces poitrines pigeonnantes. Quand il n’y aurait plus de fleurs, il y aurait encore ces jambes qui jaillissent comme de fantastiques pistils hors de leur corolle. Et les grenouilles sont là, dans nos gorges, sous nos ceintures, prêtes à faire entendre leur appel rauque, prêtes à bondir au passage de ces nymphes désaffectées dans lesquelles se concentre désormais tout ce qui reste des grâces de la belle saison…

Car où est la nature là où règnent désormais le béton à hautes performances, le vitrage dynamique et les autoroutes de l’information ? Où, dans nos villes connectées, les forêts et les fleuves, les biches et les buissons – sinon dans ce qu’on appelait jadis de « belles plantes » ou de « jolies gazelles » sans avoir supposé qu’un jour effectivement ce serait là que se réfugieraient la dernière gazelle et la dernière plante ? Dans le monde super-urbain, le corps sexué est le dernier bastion de la vie naturelle, pour ne pas dire de la vie sauvage. Et c’est pour cela que sur lui pèse des revendications de plus en plus fortes, qu’il ne peut pas soutenir, et qui finissent par l’écraser.

Certes, dans la poésie comme dans la peinture, la présence féminine fut toujours liée au paysage. Elle le capte, elle le condense, elle lui donne une forme embrassable. Il suffit de lire Le Cantique des Cantiques : là, dans le corps de la personne aimée – comme dans ce qui n’est pas qu’un microcosme mais un cosmos qui s’offre à notre désir – se retrouvent les chevaux, les faons, les brebis, les colombes, le lys des vallées, un verger de grenades, un monceau de froment… Le poète ne cesse de le dire : Dieu a créé la femme pour que l’homme puisse étreindre l’univers. Cela n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’avec la disparition de la campagne, dans une mégapole dont les espaces verts paraissent plus factices que des fleurs artificielles et dont les animaux domestiques ressemblent à de gros jouets ou à de petits fonctionnaires, l’autre sexe ne récapitule plus la nature ambiante : il doit carrément la remplacer.

La chair doit suppléer à la perte de la terre. Si bien que l’on pressure le corps de l’autre, qu’on lui réclame plus qu’il ne peut donner : d’être, non pas amoureusement, mais concrètement tout, d’assumer à lui seul toute la réalité matérielle, de devenir le sentier champêtre, la terre labourable, la jungle amazonienne,la vache, la louve, la poule, la mante religieuse, enfin toute la faune et la flore et les étoiles qui nous avons détruits, éloignés ou virtualisés.

Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles la chair et le sexe sont devenus si prégnants dans la pensée contemporaine. Ce n’est pas tant que l’on cherche à penser la chair et le sexe. C’est que l’on se rabat sur eux, parce que ce sont les dernières choses un tant soit peu naturelles, les derniers donnés que nous n’aurions pas encore entièrement déconstruits et reconstruits – la fleur qui demeure, l’animal qui persiste, la créature à peine sortie du jardin.

Mais cette focalisation, loin de les préserver, les voue à leur tour à la surexploitation. Édith Piaf peut bien chanter dans son Hymne à l’amour : « Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer / Et la terre peut bien s’écrouler / Peu m’importe si tu m’aimes… » Nous ne pouvons pas réellement aimer sans nous appuyer sur la terre et lever les yeux vers le ciel. Nous ne pouvons pas demander à l’homme ou à la femme que nous aimons d’être pour nous le ciel et la terre sans les aplatir ou les vaporiser. Et c’est pourquoi l’amour de l’homme et de la femme ne s’accomplit pas sur l’île déserte. Il exige par lui-même, pour être préservé, une juste écologie.

 

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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