Même si elle n’est pas donnée à tout zoologue, l’expérience de la belle-famille est sans doute celle où l’on éprouve le plus fortement la biodiversité. Bien entendu, il y a la diversité des espèces. Bien entendu, il y a la diversité des ethnies et cultures. Mais il y a aussi, au sein d’une même aire culturelle, la diversité des familles, avec leurs mœurs d’autant plus étranges qu’elles nous surprennent au-delà de tout exotisme. D’ailleurs, ce qui nous fait entrer dans cette diversité plus fine, c’est la différence des sexes, et je dois avouer que, même si le poisson-ange à monocle et le guit-guit saï d’Amazonie suscitent en moi une impression de mystère, ma femme demeure infiniment plus mystérieuse et déjoue à jamais mes efforts d’éthologie scientifique. Je pourrais ajouter à cela la singularité de chacun de nos sept enfants, qui nous donne d’approcher – puisque les parents voient les différences que les autres ne voient pas – la singularité de chaque personne humaine…

Regardant les vivants dans les yeux, Aristote notait que l’espèce humaine était en elle-même plus différenciée que n’importe quelle autre espèce animale : « Il n’y a que chez l’homme, ou plutôt c’est chez lui surtout, que la couleur des yeux varie tant. Les autres animaux n’ont qu’une seule couleur. Parfois les chevaux ont l’un des deux yeux de couleur bleue. » Quant à Plutarque, qui va jusqu’à contester le droit de manger de la viande et doute, non sans motifs, de notre supériorité absolue sur le cochon, il observe « qu’il ne se trouve point si grande distance de bête à bête, comme il s’en trouve d’homme à homme ».

On peut donc sérieusement mettre en cause l’affirmation brutale selon laquelle « l’homme détruit la biodiversité sur la terre » (affirmation qui en elle-même détruit toute nuance dans la pensée). D’une part, il faut reconnaître que l’homme et la femme sont les premiers garants de cette biodiversité, non seulement en eux-mêmes, par la différence qu’ils génèrent, mais aussi parce qu’il n’est ici-bas de biodiversité remarquable que sous un regard humain (aucune autre espèce ne peut constater, penser, aimer la biodiversité comme telle, et la « Nature » ne nous a pas attendu pour procéder sans la moindre émotion à des extinctions de masse, qu’il s’agisse de celles du Crétacé, ou de celles du Permien, à la fin duquel disparurent brusquement 90% des espèces).

D’autre part, du fait de sa généralité sans recours, cette affirmation sert aisément d’excuse : en accusant l’humanité comme telle, elle permet d’esquiver le fait que c’est le système de surexploitation techno-industriel qui de nos jours est le premier responsable de la dévastation et de l’uniformisation aussi bien des plantes et des bêtes, que des hommes et des cultures. En même temps que le grand pingouin d’Islande, le dodo de l’île Maurice et la grenouille dorée du Panama, se sont éteints les paysans, les tanneurs, les charrons, les épiciers, les vieux portant mémoire des traditions locales, et même les belles-familles vraiment bizarres. Nous avons réservé pour les uns comme pour les autres une place de choix nostalgique sur nos encyclopédies en ligne ou dans nos musées.

Au reste, qu’est-ce qui fonde notre désir et notre devoir vis-à-vis d’une certaine biodiversité ? Notre spécificité même. Être humain, c’est être capable de se préoccuper des autres espèces. Thomas d’Aquin définit l’esprit non pas comme une puissance de manipulation totale, mais comme ce qui peut « convenire cum omni ente » – aller à la rencontre de tout être, dans sa différence, par-delà toute utilité. — Au commencement, le Seigneur Dieu modèle du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amène à l’homme pour voir comment celui-ci va les appeler : chacun doit porter le nom que l’homme lui aura donné (Gn 2, 19).
Certes, c’est devant la femme qu’Adam s’émerveille et chante son premier cantique – une femme qui avait pour belle-famille Dieu en personne (et même en trois Personnes). Mais notre mission est là : nommer et cultiver la différence des êtres, célébrer la générosité du Créateur à travers la splendide variété de ses œuvres, chanter en vérité le verset Sur toute la terre, ta gloire ! (Ps 56, 6) dans ce psaume intitulé « Ne détruis pas ».

 

 

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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