J’ai souvent dénoncé le fait que l’imaginaire historique était remplacé par un imaginaire préhistorique, voire pré-préhistorique. Aux enfants, ce ne sont plus rois et reines, ni Romains en toges, ni Grecs en chlamydes qu’on enseigne avant tout, mais le diplodocus, le tricératops, le ptérodactyle et, bien sûr, vedette de l’ossuaire, le tyrannosaure, dont le nom confond insidieusement le tyran et le roi, et qui, s’abrégeant en T-Rex, laisse entendre qu’il est le Christus-Rex aux longues dents d’un monde concurrentiel et amnésique. Je dois néanmoins me rétracter. Il y a une profonde pédagogie du dinosaure en peluche. Celui-ci ne permet pas seulement à l’enfant d’apprivoiser ses peurs, comme le bon vieux Teddy Bear. Il l’instruit délicatement d’une idée si fondamentale qu’elle constitue le pivot entre la modernité et la postmodernité.

Elizabeth Kolbert l’observe dans son essai The Sixth Extinction : an Unnatural History, qui remporta le Prix Pulitzer l’année passée : « L’idée d’extinction est peut-être la première notion scientifique à laquelle les enfants d’aujourd’hui se trouvent confrontés. On donne à des bébés d’un an des figurines en forme de dinosaures, et les enfants de deux ans comprennent, plus ou moins intuitivement, que ces petites bêtes en plastique représentent en fait de très gros animaux. Ils portent encore des couches que, déjà, ils sont capables d’expliquer qu’il y eut jadis d’innombrables sortes de dinosaures et qu’ils périrent tous, il y a fort longtemps, dans une catastrophe planétaire. » Ainsi le T-Rex en plastique ou en mousse est-il un jouet bien plus éducatif que les jouets éducatifs, puisqu’il familiarise votre petit non seulement avec la lutte féroce pour la survie, mais aussi, surtout, avec la perspective d’une extinction totale.

 

Il est naturel au vivant de faire un autre être tel que lui, afin de participer pour toujours au divin et à l’immortel

 

C’est le gage pour lui d’une précocité sans précédent. Car l’idée d’extinction ne va pas de soi. Jusqu’au 18ème siècle, les savants n’imaginent pas qu’une espèce puisse disparaître. Pour les Anciens, les animaux meurent individuellement, mais, grâce à la reproduction, leur espèce demeure : il appartient au mouvement même de la vie de viser l’immortalité. Comme le note saint Thomas d’Aquin dans son commentaire du De anima d’Aristote : « Il est naturel au vivant de faire un autre être tel que lui, afin de participer pour toujours au divin et à l’immortel. » Nous sommes bien loin de ce « naturel » désormais. La théorie de l’évolution – qui est, au plan de la nature, l’équivalent de la « destruction créatrice » au plan de l’économie libérale – nous apprend d’abord que des espèces s’éteignent peu à peu pour laisser place à d’autres, plus adaptées. Darwin se représente toutefois un élan uniforme, sans catastrophe, en un mot, progressiste. C’est en cela qu’il est moderne.

Or nous n’en sommes plus là. Bizarrement, c’est le fixiste Cuvier qui le premier travaille sérieusement à l’étude des fossiles et soutient la thèse d’espèces disparues brusquement. Nommé au Museum d’Histoire Naturelle par le gouvernement révolutionnaire, il ne croit pas au progrès, mais à la catastrophe. Est-ce l’expérience de la chute soudaine de ce qu’on appelle l’ « Ancien régime » qui le pousse dans cette intuition ? Joseph de Maistre ne parlait-il pas à ce sujet de « destruction violente de l’espèce humaine » ? Mais la question est plus grave encore.

 

Si la vie n’est pas participation à l’immortalité, n’est-elle que participation à la mort ?

 

Il ne s’agit pas que de ce nouvel horizon, celui d’une extinction prochaine qui rend caduque tous les fantasmes de progrès indéfini. Il s’agit plus radicalement de comprendre : si la vie n’est pas participation à l’immortalité, n’est-elle que participation à la mort, au massacre sans cesse recommencé, jusqu’au triomphe ultime du vide intersidéral ? Voilà ce que le dinosaure en peluche insinue au petit enfant, lequel, devenu grand, n’a plus guère d’autre alternative : ou bien se jeter dans les divertissements du désespoir, ou bien s’ouvrir à une espérance divine, qui l’entraîne à cultiver cette terre précisément parce qu’elle ne durera pas toujours, et parce que c’est la gloire de l’Éternel de prendre soin des éphémères.

 

 

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite