Jamais les possibilités et les facilités de communication n’ont été aussi développées qu’aujourd’hui. Néanmoins, le langage s’est vu simplifié par le recours au « langage texto », « smileys » et autres raccourcis de sens. Le langage peut-il se démoder ? Fabrice Hadjadj analyse ce phénomène pour Limite. 

Cela fait des années que mon correcteur automatique Word souligne en rouge mes efforts pour maintenir les accents circonflexes et qu’il accepte sans réserve les « ognons » qui auraient pu me venir par mégarde (même si ce ne sont pas mes « oignons »). C’est pourquoi l’on peut penser que l’actuelle réforme française de l’orthographe, qui suscite tant de débats, mais se contente de simplifications depuis longtemps acquises par mon logiciel, est encore profondément réactionnaire. Ce qui irait vraiment dans le sens du progrès, ce qui nous donnerait plusieurs siècles d’avance, ce serait plutôt une réforme mondiale des « smileys » – ou « émoticônes » – rationalisant leur palette et l’universalisant afin que les hommes s’expriment par images sans plus être incommodés par la barrière des langues vernaculaires. Nous avons tous fait cette expérience : dans un pays dont nous ne parlons pas la langue, il est plus difficile d’entrer en sympathie avec une étrangère qu’avec son chien, lequel comprend tout de suite le langage de la caresse ou du beef-stick. Mais, avec des émoticônes internationales, le chien n’a plus qu’à bien se tenir.

À l’évidence, l’usage de la parole articulée est un archaïsme. Qui comprend de nos jours la force d’un énoncé comme « Le Verbe s’est fait chair » ? Ni le Verbe ni la chair ne nous intéressent plus (il est assez remarquable que notre intérêt pour l’une et l’autre diminue simultanément). Nous nous sentons bien plus concernés par une phrase du genre : « L’algorithme s’est fait total » ou « La solution s’est fait clic ».

Dans les Voyages de Gulliver, à l’Académie de Lagado, des savants cherchent à inventer un langage direct et sans équivoque. Munis d’énormes sac à dos, ils sortent l’un après l’autre les objets de leur conversation. Bien sûr, c’est assez encombrant : si la conversation prévue porte sur l’éléphant, il faut mettre un éléphant dans son sac – et, ce qui n’est pas plus commode, l’en retirer. Le mot « éléphant » est tout de même beaucoup plus pratique.  Et tel serait le but de la parole : vider notre sac, nous alléger du poids des choses, encore que le mieux en soi, mais très incommode pour nous, serait de pouvoir présenter directement la chose même. Or, c’est précisément cette incommodité que résout désormais l’appareil numérique : j’appuie sur un bouton, et voici, sur ma tablette, en 3D, ce à quoi je songe, ce que je ressens, et que vous pouvez voir même si vous êtes à des milles de distance.

Kevin Warwick, le grand pionnier des interfaces brain to computer to brain, prétend aller plus loin. Il le déclare dans un entretien : « Pourquoi la parole, qui est imparfaite, devrait-elle exister dans le futur, quand nous aurons la possibilité de communiquer directement avec des pensées, des couleurs, des concepts ? » L’adverbe qu’il emploie est significatif de l’illusion informatique : « Directement. » Comment ce scientifique de la nouvelle Lagado peut-il être assez aveugle pour s’imaginer que le détour par le formatage et la numérisation d’énormes machines équivaut à une communication immédiate ? D’ailleurs la parole n’est-elle qu’un moyen de communication ? N’est-elle pas plutôt le lieu de notre humanité, celle qui nous donne d’articuler des impressions autrement laissées à l’état de soupe indistincte, et qui, par ses exceptions à la règle, par ses accents circonflexes, nous rattache à une histoire et nous ouvre à une poésie ?

L’une des premières expériences de Warwick fut d’implanter un capteur dans l’avant-bras de sa femme et, via un ordinateur puis un récepteur implanté dans son propre bras, de ressentir en sa chair à lui tous les mouvements qu’elle faisait avec sa main à elle. Certes, elle aurait pu le toucher, mais le progrès consiste à sentir dans l’absence. Et aussi à éviter d’avoir à discuter avec sa femme. La sophistication technologique, au fond, veut nous faire approcher de la perfection de la communication animale, où un signal produit un comportement sans équivoque ni discussion. Alors nous pourrons aborder l’étrangère aussi facilement que son chien… Mais est-ce bien ce qu’elle voudra ? Les détours de la parole, ses approximations, ses maladresses, ne sont-ils pas plus à même de ménager une place à sa présence ?            

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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