Il est certain que le technologisme relève moins de la science que de la superstition, et qu’il régresse même en-deçà de la pensée magique. Je ne dis point qu’il ne se sert pas de la science. Il s’en sert, précisément : loin de lui accorder sa liberté, de lui reconnaître une valeur en soi et de chanter sa gratuité contemplative, il la tient en esclavage en vue d’un confortable profit. Car, dans sa motivation la plus profonde, il n’est pas scientifique, il est superstitieux. D’après Cicéron, en effet, la superstition, qui est le contraire de la religion, recherche avant tout la survie, le pouvoir mondain, et réduit tout rituel à des pratiques utilitaires, non pour honorer et imiter les dieux, mais pour acheter leurs faveurs…

Quant à la magie, je dois faire ici une rétractation. J’ai longtemps cru à la similitude de l’utopie techniciste et de la pensée magique. Dans les deux cas, on veut obtenir des effets sans effort. Le jet privé et la domotique ont leur précurseur dans le balai de sorcière, qui est lui-même la négation de l’humble balai de la ménagère. Nos OGM imitent l’arbre qui pousse d’un claquement de doigt, et nos avatars informatiques fonctionnent comme l’abracadabra qui change le prince en grenouille et réciproquement. De part et d’autre, déclarais-je, il y va du même culte de l’immédiateté contre les rythmes de la nature. Aussi avais-je les plus grandes réticences à l’encontre de Harry Potter. Mais je me trompais – au moins pour quatre raisons.

La première, c’est que la magie, dans les contes, maintient les hommes en contact avec la terre dans ce qu’elle a de plus épais. Il s’agit toujours avec elle de recueillir de la bave de crapaud, de cultiver des mandragores, d’arracher une plume de hibou à la pleine lune… Ses enthousiasmes vont vers le loup-garou, non vers l’androïde, et la vraie toile d’araignée y a plus de vertu que le web.

Deuxième raison : ses instruments figureraient plutôt dans un musée de l’artisanat. Ce sont des chaudrons de cuivre et des alambics. Le vieux balai de bruyère, que je soupçonnais tout à l’heure, s’y montre comme un outil indépassable et plus digne que l’aspirateur robotisé. Ses coups de baguette de magique n’y sont jamais que des coups de cuillère à pot.

Si le goût du magicien va vers les vieux grimoires plutôt que vers les derniers gadgets, c’est que – troisième raison – la transmission de son savoir-faire reste traditionnelle. Pas d’ingénierie subventionnée par les multinationales, mais des recettes de grand-mère, qu’on se passe de génération en génération, depuis des temps immémoriaux.

Enfin, et c’est la raison numéro 4, le but de la magie reste d’avoir des effets sur une matière extérieure, vers des réalités bien tangibles, par exemple le plomb qui se change en or. Quelle naïveté, à l’heure où l’argent est électronique, et où nous ne nous soucions plus guère que d’objets numérisés, ni réels, ni irréels, et qui nous hantent mieux que les fantômes d’autrefois !

À la fin de Harry Potter et la Chambre des Secrets, le brave sorcier Arthur Weasley dit à sa fille qui fut victime d’un cahier auquel la magie noire permettait de communiquer et de manipuler celui écrivait dessus (ce que la moindre tablette, de nos jours, fait infiniment mieux) : « Qu’est-ce que je t’ai toujours dit ? De ne jamais te fier à quelque chose capable d’agir et de penser tout seul si tu ne vois pas où se trouve son cerveau. » C’est assez prouver que l’imaginaire de la magie est désormais plus proche du monde paysan que de celui d’Internet, et qu’auprès de nos centrales nucléaires, la pierre philosophale apparaît merveilleuse moins par son pouvoir, que parce qu’elle demeure une pierre.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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