Comme chaque lundi, nous retrouvons les Dernières Nouvelles de l’Homme, tribune de Fabrice Hadjadj publiée la veille dans l’Avvenire.

On peut estimer qu’une certaine déchéance de l’homme – et donc une étape importante en direction de sa disparition programmée – se situe dans ce moment-clé où il commença d’avoir honte de roter avec force, au terme d’un bon repas, en signe de gratitude et de satisfaction. Certes, les grâces marquent une évolution appréciable par rapport au simple rot – les grâces, et aussi les compliments articulés à la maîtresse de maison. Mais je conserve un grand respect à l’égard de cette émission sonore par laquelle la béatitude du ventre se manifeste spontanément sur nos lèvres, comme une parole d’avant la parole, un souffle d’avant l’esprit, mais qui se tient déjà dans la dimension ultime de l’esprit et de la parole : la dimension de la louange. La mère du nourrisson en sait quelque chose. Elle guette, elle espère, elle accompagne le rot de son petit qu’elle berce et tapote sur son épaule. Et, par bonheur, lorsque ce rot advient, il sonne à ses oreilles comme la note très pure de l’harmonie créée…

Mais on s’est mis à en avoir honte, et maintenant certains voudraient fabriquer un homme sans estomac (ni intestin, ni rectum même, alors que cet organe porte le nom latin de la droiture). Les transhumanistes, qu’on pourrait s’imaginer sensibles à toute forme de trans, sont les ennemis absolus du transit intestinal. Ils rêvent avec Ray Kurzweill de greffer nos consciences sur des « supports non-biologiques ». Adieu la digestion et tout ce qui s’ensuit ! Pour eux, ces choses-là relèvent de l’immonde « sac de viande » qu’il s’agit de remplacer par l’immaculé, dépoussiérable et customisable boîtier à micro-puces. Nous reviendrons sur le principe général de la Contre-annonciation postmoderne : le fruit des entrailles doit être remplacé par le produit de l’industrie, lequel possède l’indéniable avantage de se breveter et de se monnayer. Ce principe s’applique spécialement à la procréation, bien sûr. Mais il vaut déjà pour la digestion, qu’il faut absolument faire taire, dont il faut absolument se débarrasser comme d’un serpent dégoûtant qui infesterait notre intériorité.

Pourquoi un tel dégoût ? Pourquoi l’éviscération est-elle au programme ? Parce que la digestion est un mystère. Le renvoi (qu’est le rot) nous renvoie à une reconnaissance (cette fameuse « reconnaissance du ventre ») qui rappelle au prétendu sujet autonome qu’il est dépendant et que sa liberté s’inscrit dans un ordre providentiel et généreux. C’est une merveille d’ajustement que, venant au monde, nous y trouvions des choses comestibles et que nous accomplissions cette opération de la nutrition capable de faire qu’une pizza « Quatre fromages » se transforme en courbes d’une magnifique jeune fille ou en concepts d’un vieux philosophe.

Mais il y a encore autre chose, que la science la plus récente nous a fait découvrir : si nous parvenons à digérer, c’est grâce à des organismes qui nous colonisent. Il y a en effet cent fois plus de bactéries dans notre ventre que de cellules dans notre corps. Nous les nourrissons et elles nous aident à nous nourrir. Il s’agit là d’une symbiose incalculable, à tel point qu’on peut dire que notre ceinture contient « l’écosystème le plus dense de la planète », et donc, probablement, l’écosystème le plus dense de l’univers.

Ainsi l’écologie intégrale est-elle déjà en nous. Le rot en porte témoignage. Avant même de s’élever jusqu’au mystère trinitaire, il suffit d’avoir l’estomac en tête – et pas dans les talons – pour se rendre compte que nous sommes des êtres de communion. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles le Christ ressuscité a voulu encore manger avec ses disciples. Il voulait manifester notre gloire intestine.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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