La semaine dernière, Fabrice Hadjadj nous expliquait l’importance de l’oikos, le foyer familial, comme fondement de l’écologie et de l’économie. Il rappelle aujourd’hui qu’en oubliant cette notion de l’oikos, c’est la destruction inévitable de la cellule familiale au sein d’une marchandisation générale qui se dessine.

Nous avons déclaré, de toute notre autorité faillible, que le fondement de l’écologie comme de l’économie ne se résidait pas dans une théorie des écosystèmes ou des échanges mais dans la pratique de l’oikos, c’est-à-dire de la famille comme lieu où la technique est d’abord vécue comme maïeutique (et non comme Meccano), la culture a pour modèle la paysannerie (et non la finance), enfin où le sommet de l’activité humaine se perçoit comme développement d’un ordre donné et transcendant (et non comme exploitation systématique et titanesque).

Bien sûr, on peut être écologiste à la Walt Disney, croyant en une Mère-Nature où les requins fraternisent avec les poissons-clowns, et où le lion subit une sorte de braconnage compassionnel, en étant forcé de devenir végétarien. On peut être aussi écologiste transhumaniste, estimant que l’homme n’a aucun privilège par rapport aux bêtes, ce qui permet, tout en chantant celles-ci, de soumettre celui-là aux manipulations d’un élevage et d’un dressage plus performant. On peut être encore écologiste industriel et libéral, grâce au label « fairtrade », « bio », « sans OGM », étiquetant l’équitable, monnayant l’éco-durable… Cependant, si nous n’écoutons pas la nature là où elle est la plus proche – à savoir dans nos corps, à travers la naissance, la différence des sexes, la nécessité des nourritures –, l’écologisme tourne au fantasme, à l’idéologie, au culte de la poule aux œufs d’or ou d’un arbre d’autant plus monumental qu’il est privé de sa sève.     

Seule la véritable oikonomia résiste réellement à l’économisme, je veux dire à ce monstre qu’est une économie sans oikos, où les biens ne sont plus d’abord les fruits d’une production et d’un échange entre familles, mais des articles qu’on achète à des industries, qu’il s’agisse d’alimentation, d’habillement ou même d’éducation et d’apprentissage – ces industries faisant exploser la famille tous les jours ouvrables, en enrôlant ses membres chacun à part, comme des individus neutres, que l’on prétend honorer en les rétribuant par l’argent sans odeur ni visage. Marx l’a observé à propos du passage de l’entreprise familiale à la grande industrie mécanique : « Ce moyen puissant de diminuer les labeurs de l’homme [la machine industrielle], se changea aussitôt en moyen d’augmenter le nombre des salariés ; il courba tous les membres de la famille, sans distinction d’âge et de sexe, sous le bâton du Capital. »

Ivan Illich prolonge cette observation dans son livre de 1983 intitulé Gender, lequel lui valut cet admirable coup double de perdre ses admirateurs de gauche, tout en aggravant son cas auprès des gens de droite : « Une société industrielle ne peut exister qu’en imposant un postulat unisexe : les deux sexes sont faits pour le même travail, perçoivent la même réalité et ont les mêmes besoins – le costume n’étant qu’une différence négligeable. […] Hommes et femmes ne pourraient être en compétition pour le “travail” si ce dernier n’avait été redéfini comme une activité convenant aux humains sans distinction de sexe. La théorie économique se fonde sur un sujet qui est cet humain dépourvu de genre, “non genré”. »

Les « cathos » devraient un peu mieux comprendre que l’actuelle destruction de la famille (c’est-à-dire sa recomposition constructiviste comme réserve de salariés et unité de consommation) ne vient pas essentiellement d’un méchant lobby gay ni d’hédonistes volages qui baisent tout ce qui bouge (s’il ne s’agissait que de cela !). Cette destruction est structurelle. Elle fait partie de la marchandisation générale. Elle n’est même pas, selon Marx, le stade suprême du capitalisme, mais son point de départ.

Philosophe. Directeur de l’Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite