Nous retrouvons les Dernières Nouvelles de l’Homme de Fabrice Hadjadj, qui nous propose aujourd’hui d’investir dans une énergie singulière, celle qui fait rayonner l’individu et n’alimente pas le « Bagger 288 ».

Je voulais écrire une chronique sur la question de l’énergie, et plus spécialement sur le pétrole, qui fait le lien entre terrorisme islamique, réchauffement climatique, guerre en Syrie (car la double cause immédiate de cette dernière aurait été, d’une part, une sécheresse sans précédent, entraînant de grands déplacements de population ; d’autre part, la construction d’un pipeline chiite, permettant à l’Iran et à l’Irak d’exporter une partie de leur brut vers les côtes méditerranéennes de la Syrie, ce que les Saoudiens ne pouvaient tolérer…) Mais, je l’avoue, devant l’ampleur de la tâche, j’ai perdu courage – ou, pour mieux dire, j’ai manqué d’énergie.

Curieusement, c’est ce manque d’énergie qui m’a donné le ressort d’aller plus en profondeur. Le métaphysicien est souvent un homme trop paresseux pour se documenter : là où les autres ont l’ardeur d’accumuler des tas d’informations, et par là se condamnent à la superficialité, lui, incapable d’ouvrir un journal, se voit obligé de méditer sur des faits élémentaires, et notamment sur le simple fait d’exister – qui n’est pas une « exclusivité », mais demeure pour cela une nouvelle assez fraîche. En ce qui nous concerne, le fait élémentaire se découvrait dans mon expression : « J’ai manqué d’énergie. » Je constatai aussitôt que le mot « énergie » y retrouvait un peu de son sens originel. Avoir de l’énergie, ici, ne signifie pas disposer de gaz ou d’électricité, mais être soi-même, avec assez de plénitude pour rayonner en une activité propre. Que votre lampe s’allume, votre voiture roule, votre ordinateur tourne, s’il vous manque cette énergie-là, tout devient déprimant, et il n’est pas exclu que vous utilisiez l’énergie extérieure qui vous reste à vous « éclater » d’une manière ou d’une autre.

Le mot « énergie » est de ceux qui ont connu le plus grand renversement de sens. Pour Aristote, l’energeia n’est pas une puissance disponible et indéterminée, bien au contraire, c’est l’acte, la forme actuelle, singulière, bien délimitée d’un être. L’énergie d’un chat, c’est d’être ce chat-là, à nul autre pareil, et qui vient de se faire les griffes sur votre canapé en cuir. En un mot, c’est être « en forme ». Mais voilà que – par rancune contre le chat – on s’est mis à nommer énergie précisément ce qui n’en est pas, à savoir ce qui est assez informe et désorienté pour qu’on puisse en alimenter n’importe quel appareil – depuis la poupée qui dit : « Maman » jusqu’à l’excavateur Bagger 288. Cette dégradation linguistique affecte d’ailleurs un autre mot analogue, venu du latin, mais traduisant le grec ousia. En des époques plus clémentes, en effet, l’expression « station d’essence » aurait pu être synonyme de « méditation de philosophie première », et non de « point de vente de diesel, sans plomb 95 et chewing-gum ».

La Révolution industrielle fut d’abord une révolution énergétique. D’un monde dont la source principale d’énergie était métabolique – celle des corps humains – elle nous fait passer au règne des énergies fossiles, et par là des machines. La maîtrise de l’énergie, dès lors, n’implique plus la mainmise sur les corps – ce qui ouvre à la fin de l’esclavage ; mais, comme le montre Ivan Illich, cette disparition de l’esclavage implique en retour la soumission du labeur humain au travail des machines, à leurs cadences, à leurs programmes, à leur productivité disproportionnée, ainsi qu’à des guerres pour le pétrole… L’essentiel (l’essence) n’est toutefois pas là. Il est plutôt dans la perte du sens de l’énergie comme formelle, déterminée, constitutive d’une singularité, au profit d’une énergie conçue comme illimitée, non en tant que ressource, mais dans son être même, comme de la puissance informe, analogue et alliée de l’argent, manipulable à l’infini. Cette perte se retrouve partout dans notre manière de voir l’être, qui n’est plus qu’un stock d’éléments recombinables. Et elle est à l’origine des désastres actuels, qui iront si loin, que l’on ne combattra bientôt plus pour le pétrole, mais pour l’eau potable, ou pour l’air pur… Une eau et un air qui sont effectivement la base de la véritable énergie humaine.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite