Nous retrouvons les Dernières Nouvelles de l’Homme de Fabrice Hadjadj, qui s’interroge cette semaine sur la bureaucratisation des rites funéraires.

Nous prions pour les âmes des défunts, mais que faisons-nous pour leurs corps ? J’y ai resongé dernièrement, à travers un très beau film, Les combattants, de Thierry Cailley, qui cristallise bien des questions de notre époque. Au tout début, les deux fils d’un charpentier qui vient de mourir se trouvent dans le bureau d’un entrepreneur de pompes funèbres. Ils y contestent la qualité de ses cercueils et dénoncent leur prix exorbitant. Aussi décident-ils de retourner dans l’atelier du père et de se mettre au travail : ils choisissent le meilleur bois, scient, rabotent, poncent, ajustent, clouent les planches de cette bière dans laquelle ils ont mis toute leur piété manuelle. En vain. Car l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire refuse de leur accorder l’« agrément ». Ils devront acheter une de ces caisses industrielles, conforme à l’article R2213-25 du Code Général des Collectivités Territoriales, et qui possède notamment « une garniture étanche fabriquée dans un matériau biodégradable agréé par le ministre de la santé ».

Déjà Balzac écrivait à la fin de son roman Ferragus : « Peu de personnes connaissent les débats d’une douleur vraie avec la civilisation, avec l’administration parisienne. […] Dans une ville où le nombre des larmes brodées sur les draps noirs est tarifé, où les lois admettent sept classes d’enterrement, où l’on vent au poids de l’argent la terre des morts, où le deuil est exploité, tenu en partie double, où les prières de l’église se payent cher, tout ce qui sort de l’ornière administrativement tracée à la douleur est impossible. » Mais le plus dur est de penser que le corps de la personne que vous avez aimée, que vous aimez toujours, votre père, votre femme, votre enfant, sera tripoté en dernier lieu par des inconnus patentés, oh ! bien sûr, avec tout le savoir-faire acquis à l’École Nationale des Métiers du Funéraire, et qui méritent bien leur salaire pour vous avoir laissé les mains propres.

Telle est l’avancée de notre civilisation : une marchandisation du rituel le plus élémentaire – qui n’est dès lors plus un rituel, mais une transaction commerciale – de sorte que nous régressons en-deçà de la piété que possédait même l’homme préhistorique. Nous ne savons plus faire la toilette de nos morts. Nous ne leur rendons plus l’hommage de la dernière tendresse. Aujourd’hui les saintes femmes ne se rendraient pas au tombeau avec les aromates. Elles devraient payer des spécialistes autorisés par l’administration romaine. Dans de telles conditions, on n’est pas sûr que le Ressuscité accepterait encore d’apparaître…

Au Mexique, vers la fin des années 60, Ivan Illich est révulsé par la promulgation d’une loi, déjà ancienne en Europe, qui oblige les familles à passer désormais par des entreprises de pompes funèbres. Il rappellera plus tard dans un de ses livres : « Le devoir de laver les morts a été élevé par l’Église à la dignité d’un acte de miséricorde. Ignace de Loyola l’imposait à ses novices avant qu’ils prononcent leurs vœux pour être admis dans l’ordre des Jésuites. » Je ne crois pas que la Compagnie de Jésus ait conservé cette tradition. Elle a disparu, de même que les confréries, les rites familiaux, enfin toutes ces pratiques qui vous rendaient d’autant plus vivants et lucides qu’elles vous mettaient au contact avec un mort qui pesait tout son poids. Mais il ne s’agit plus de cela. Le futur est plutôt au recyclage scientifique par les meilleurs experts : faire des pièces détachées, de l’engrais, de l’énergie renouvelable… L’entreprise américaine B&L Cremation Systems propose ainsi de récupérer la chaleur des incinérations : un seul cadavre humain permettrait à 1500 foyers de voir un épisode de leur série préférée.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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