Coupons un instant internet (après la lecture de cet article !), ouvrons-nous à « l’alternet », c’est-à-dire aux personnes qui nous entourent. C’est ainsi que Fabrice Hadjadj a relu Hérodote et nous fait (re)découvrir cet épisode édifiant du jugement de Cambyse.

Si l’information nous vient par Internet, c’est par « alternet » que nous vient la méditation. J’appelle « alternet » le réseau formé par des personnes non-connectées, qui entrent en contact par contact réel, je veux dire dans une proximité spatiale, se dérangeant l’une l’autre, s’arrachant à leurs appareils, parce que, physiquement présentes, elles sont là en plus que 3D et s’adressent à nous par ce qui surpasse toute miniaturisation et toute électronique, à savoir le bouche à oreille, et l’air ambiant, l’air que nous respirons ensemble. C’est ainsi que je me suis remis à lire Hérodote, par un contact sur alternet avec mon ami Luca Boschetti.

Luca, au point de vue professionnel, est chauffeur de poids-lourd : le vendredi et le samedi soir, il fait la tournée de petites fermes pour remplir un camion-citerne de lait qui servira ensuite à faire du gruyère. Mais, dès qu’il a du temps libre, il lit Aristote ou Thucydide, écrit des textes sur le syllogisme modal ou achève d’apprendre par cœur un grand poème (il m’a déjà récité « Le bateau ivre » de Rimbaud, des passages de la Commedia ou encore « Genèse » d’Odysseas Elytis…). Il y a un ou deux mois, au hasard de nos pérégrinations estivales, nous avons partagé une même chambre, et, un matin, alors que dans son lit il lisait Hérodote, il m’a rappelé certains passages concernant la vie de Cambyse II, fils du grand Cyrus (bien sûr, ce n’est pas que l’amitié ni la gratitude qui me poussent à expliquer comment m’est venue cette chronique – c’est aussi la scientificité : les notes en bas de page, qui fournissent la précise référence d’un livre ou d’un site, et confèrent leur caractère sérieux aux thèses doctorales, ne sont en vérité pas sérieuses du tout : elles passent à côté du concours de circonstance, de l’événement par lequel une idée nous est réellement venue à l’esprit, et qui ne peut s’exprimer que de manière narrative).

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Le Jugement de Cambyse, 1er panneau : « Le Jugement », Gérard David, 1498, Huile sur bois 182 x 159 cm, Bruges, Groeningemuseum

De notre fameux roi perse, on connaît surtout le « Jugement » représenté par le grand peintre primitif flamand Gérard David : on y voit un homme dépecé vif par de bons bourgeois, au milieu de passants à peine intéressés par la chose. Rien ne laisse entrevoir qu’il y va du supplice de Sisamnès, un épisode se déroulant en Orient sous les Achéménides. Le voici tel qu’il est rapporté par Hérodote avec ce style d’une concision extrême, qui raconte des horreurs l’air de rien, en passant, et n’a besoin que d’une seule phrase montée comme un ressort pour déployer toute une tragédie (Enquête V, 25) : « Sisamnès avait été l’un des juges royaux sous Cambyse et, parce qu’il avait rendu pour de l’argent une sentence injuste, le roi l’avait fait exécuter, puis écorché entièrement et, de sa peau découpée en lanières, il avait fait tendre un siège sur lequel Sisamnès de son vivant prenait place pour rendre la justice ; après quoi, Cambyse avait nommé, pour remplacer le coupable occis et écorché sur son ordre, le propre fils de Sisamnès, en lui conseillant d’avoir toujours en mémoire le siège sur lequel il rendait la justice. »

On imagine assez bien le fils en train de rendre une sentence sur ce fauteuil tapissé de cuir paternel, la sueur au front, et si inquiet de ne pas tomber dans la malversation qu’il juge systématiquement mal les requérants les plus argentés. Pour ce qui est de la cruauté de Cambyse, il faut rappeler que Dante n’hésitait pas à mettre Nicolas III en enfer (huitième cercle, troisième fosse à gauche), coincé dans un rocher, tête en bas, et les membres sans cesse recuits par des flammes, parce que ce pape était tombé dans la simonie. Ce n’est pas pour rien que François – de retour des J.M.J., et pour expliquer qu’il n’y avait pas que la « violence islamique » – a évoqué la violence de l’argent.

Mais c’est un autre passage que Luca m’a lu ce matin-là – celui d’un autre jugement de Cambyse, ou de son absence de jugement. Après sa conquête de l’Égypte, et la blessure sacrilège infligée à un taureau d’Apis, le roi devient si possible plus cruel et passe même pour fou aux yeux de ses propres sujets perses, pourtant habitués aux atrocités. Courroucé par la rumeur de sa folie, il convoque son fidèle conseiller Préxaspe et lui dit calmement (III, 35) : « “Constate donc par toi-même si les Perses disent vrai, ou si ce sont eux qui déraisonnent. Ton fils est là, debout devant la porte ; je vais tirer sur lui : si je l’atteins en plein cœur, ce sera la preuve que les Perses ne savent pas ce qu’ils disent. Si je manque mon coup, tu pourras dire que j’ai, moi, perdu la tête.” Sur ces mots il tendit son arc, et sa flèche frappa le jeune homme qui s’affaissa ; Cambyse fit ouvrit le corps pour vérifier le coup : la flèche était fichée en plein cœur. Au comble de la joie, il dit en riant au père du jeune homme : “Je ne suis pas fou, Préxaspe, et ce sont les Perses qui déraisonnent, tu le vois bien ! Allons, dis-moi, as-tu jamais vu quelqu’un atteindre aussi bien son but ? — Maître, répondit Préxaspe qui le voyait hors de lui et craignait pour sa propre vie, le dieu lui-même, je crois, n’aurait pas si bien visé.” »

Le scène est pour le moins saisissante, surtout quand on l’entend à l’heure du petit-déjeuner : elle se conjugue au café pour vous ouvrir bien grand les yeux, tout en suspendant longtemps votre croissant au-dessus de la tasse. On y voit ce qui advient lorsque l’on règne par la terreur (fût-ce pour de bons motifs, comme la lutte contre la malversation). On s’aperçoit aussi qu’à tel père n’advient pas nécessairement tel fils : Cyrus le Grand est une figure messianique dans la Bible, et lorsque Xénophon écrit sa Cyropédie, il le présente comme celui qui a reçu l’éducation idéale des princes – comment donc se fait-il que son héritier tourne aussi mal ? Mais il y a un autre aspect, plus actuel encore. Cambyse démontre qu’il n’est pas fou grâce à une prouesse d’habileté qui aboutit à tuer le fils sous les yeux de son père, invitant même ce père à se réjouir de cet exploit « divin », comme un Guillaume Tell renversé. Ici paraît à la fois une logique qui détruit le généalogique, et une exactitude technique qui supplante la rectitude morale. Le signe de la rationalité se réduit à l’efficience. C’est d’ailleurs déjà ce qui se tramait sous le jugement de Cambyse, annonciateur de la cybernétique : fabriquer un siège « intelligent », qui force mécaniquement le juge a rendre une sentence sans faille.

Voir notre pseudo-rationalité du XXIème si bien décrite et sondée par une histoire du VIème siècle avant notre ère a de quoi nous faire réfléchir. Et je me dis que le véritable avenir pourrait bien consister en cet alternet – se lire du Hérodote au réveil (après les Psaumes) entre amis.

Image en couverture : Le Jugement de Cambyse, 2ème panneau : « Le Supplice », Gérard David, 1498, Huile sur bois, 182 x 159 cm, Bruges, Groeningemuseum

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite