A l’instar de l’imprimante de Gutenberg, l’imprimante 3D porte en elle les germes d’une nouvelle révolution technique et spirituelle. Fin des multinationales qui n’ont plus le monopole de la fabrication des objets ? Peut-être, mais plus profondément encore, l’ère de l’imprimante 3D risque d’annihiler notre rapport physique avec le monde.

Le jardin de Babylone de Bernard Charbonneau, 1969

Le jardin de Babylone de Bernard Charbonneau, 1969

Le futur appartient à l’IoT (Internet of Things). C’est du moins ce qui se dit sur le réseau. Bernard Charbonneau avait déjà montré dans un livre triste et beau comme un chant funèbre – Le Jardin de Babylone – que le stade ultime du monde industriel n’était pas la destruction de la nature mais sa reconstitution artificielle. Et de fait, de nos jours, lorsque quelqu’un dit « J’aime la Nature », il ne songe certes pas à la forêt vierge peuplée d’insectes et de reptiles, mais à des « espaces verts », des « documentaires animaliers », des « parcours santé » aussi appelés CRAPA (« circuits rustiques d’activités physiques aménagés »). Ainsi le stade ultime du numérique n’est pas l’égarement dans le virtuel, mais la reconfiguration du réel à partir de ses data. Ce qui n’était que flux visuel et sonore dans un écran doit devenir matrice de toutes les formes palpables autour de nous, reprendre consistance en des objets très concrets.

La jeune femme, par exemple, en attendant de pouvoir reconfigurer entièrement son mari, peut se procurer un Little Bird : fleuron de la « start-up brestoise » E-Sensory,  ce smart sex toy connecté aux e-books érotiques se met à vibrer lorsque l’utilisatrice arrive à un passage particulièrement affriolant (on s’étonnera que de tels appareils n’existent pas encore pour la Phénoménologie de l’esprit ou la Bible, mais il faut admettre que la lecture et l’interprétation de tels ouvrages ne s’améliorent guère lorsqu’on fait vibrer un appareil dans l’un ou l’autre de nos orifices – pas même l’oreille).

La grande merveille, cependant, celle dont on attend une complète révolution, c’est l’Imprimante 3D. On se souvient que l’invention de l’imprimerie par Gutenberg eut des conséquences spirituelles incalculables. Le livre n’étant plus copié par des moines, communiqué à travers une hiérarchie, une communauté et une tradition, le sola scriptura du protestantisme a pu se répandre en parfaite conformité avec la technologie nouvelle. En outre, comme le montre Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, la fonction d’enseigner a déserté l’architecture, ses formes, ses fresques et ses bas-reliefs chargés de symboles, pour ne plus se retrouver que dans les bouquins : la presse typographique a dépouillé nos édifices pour en faire des parallélépipèdes qui ne veulent plus rien dire. Que faut-il donc attendre de l’Imprimante 3D ? Quelle réforme religieuse ? Quel bouleversement social ?

La RepRap (Replication Rapid Protoyper) est le modèle du genre. Elle est « auto-réplicative et libre », c’est-à-dire qu’elle peut reproduire ses propres pièces (du moins celles qui sont en plastique), et que ses plans sont disponible à tous, en quelques clics, chacun pouvant, au fil du temps, y apporter ses améliorations et les partager avec les autres. On a pu affirmer à son sujet qu’elle allait « conduire le capitalisme mondialisé à son effondrement, initier une seconde révolution industrielle et sauvegarder l’environnement ». Adrian Bowyer lui-même, son inventeur, prétend par sa machine mener à bien ce que Marx croyait pouvoir accomplir par une révolution politique : « La RepRap permettra une appropriation révolutionnaire des moyens de productions par le prolétariat. » Car les consommateurs pourront devenir producteurs, confectionner leurs propres mugs, des couverts « personnalisés », les meubles et les vêtements qu’ils auront préalablement visualisés grâce à de la Conception Assistée par Ordinateur, parfois en n’ayant pris que quelques photos sous différents angles de la chose à reproduire et modifier selon leurs goûts.

Adieu donc les multinationales et la grande distribution. Jeremy Rifkin chante l’avènement de « communaux collaboratifs » : dans chaque quartier se trouveront des imprimantes 3D plus performantes que celles que pourraient acquérir et manipuler un simple particulier, et là, les divers voisins pourront s’entraider pour fabriquer tous les articles de leur vie domestique d’après leurs propres plans. Ce passage au local est bien sûr favorable à la préservation de l’environnement : plus de longs et polluants transports pour acheminer les marchandises, plus d’usinages lointains dont on peut cacher l’impact écologique… Par ailleurs, les matériaux employés seront tous recyclables, du moins on le présume ; et, au lieu de jeter son aspirateur parce que la pièce cassée n’est plus vendue par la marque, on pourra le réparer soi-même et par là limiter les déchets en téléchargeant le modèle et en imprimant soi-même la pièce manquante…

Telle est la société sans classes du 21ème siècle. Elle est sauvée par l’Universal Constructor qui se reproduit lui-même et produit tout dans la maison, la maison y compris (ce que fait déjà la KamerMaker), ainsi que les aliments (la NASA travaille à une imprimante à pizzas pour emporter dans ses navettes spatiales) et mêmes certains de vos organes (au moyen du Bioprinting). Le seul petit problème, qu’on ne remarque pas ici, c’est la disparition totale du savoir-faire, qui exige du métier et des mains, et la mort de la transmission, car la valeur de l’objet est fondée sur un simple critère individualiste : on l’a fait soi-même, on ne l’a pas hérité de ses pères.

Au fond, l’imprimante 3D parachève la perte du contact physique avec le monde. Sa façon de concevoir et de produire est à l’opposée des gestes attentifs de l’artisan. Elle procède par « fabrication additive » : le modèle en trois dimensions, conçu davantage avec ses yeux qu’avec ses mains, est décomposé en très fines couches horizontales, de sorte que l’objet est construit en partant de la base jusqu’au sommet, comme une superposition de lamelles. Ni le volume ni le vide ne sont éprouvés : la forme creuse se fait aussi facilement que la forme pleine. Quant au matériau, il est toujours d’abord liquide (qu’il s’agisse de polyester thermoplastique, de métal en fusion ou de poudre de céramique). Les innovateurs s’en félicitent : « La fabrication additive surpasse le pouvoir de nos doigts : en une seule impression, elle peut produire un sifflet avec sa bille à l’intérieur ! » Ils oublient qu’en faisant l’éloge d’un truc que nos doigts ne peuvent saisir (du fait de son matériau visqueux, de son procédé de modélisation qui est le contraire du modelage, de sa composition se fondant sur une décomposition contre-intuitive, qui s’oppose à la perception quotidienne de l’œil ou de la paume…), ils donnent une très bonne définition du « répugnant » : est répugnant ce qui se refuse à notre poigne, ou que notre poigne refuse.

Ainsi le travail ne rencontre plus la résistance du bois ou de la pierre, mais cette absence de résistance, pour qui sait encore faire quelque chose de ses doigts, est répugnante, comme l’apparition d’un ectoplasme. Les objets y apparaissent par magie ou par pouvoir médiumnique, à partir d’un code qui correspond à une quasi image qu’on ne peut même pas mentaliser. À mesure que les fichiers numériques se matérialisent, les pouvoirs de notre corps et de notre imagination se virtualisent, et se dessèchent la main inventive ou l’intelligence incarnée : comment, avec un rapport si pauvre au monde matériel, apprendre à le respecter autrement que par d’autres appareillages qui le réduisent à une somme de paramètres ? Hélas ou Dieu merci (car le Fils de Dieu fut un humble charpentier) : l’imprimante 3D ne saurait remplacer le bon vieil atelier de papa.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite