Le 24 août 2016, dans la région du Latium, un terrible tremblement de terre écorche la péninsule italienne. Le séisme, d’une magnétude de 6,2, a causé la mort de 278 personnes et fait 400 blessés.  La nature, dans sa version violente, se rappelle tragiquement à nous. Dès lors, comment aimer la nature sans taire sa révolte ?

Nous avions vu, la semaine précédente, les athlètes olympiques s’élancer, courir, sauter, lancer la balle, le disque ou le javelot, et nous admirions le ballet de leurs muscles comme si leurs exploits avaient lieu en suspens. De fait, nous ne considérions pas assez la condition élémentaire de tous leurs gestes, l’assise même des stades et des podiums : la solidité et la stabilité du sol. Et voilà que trois jours après la clôture des Jeux, le 24 août, cette condition s’est cruellement rappelée à nous. La terre, cachée dans son évidence, offerte dans son humilité – on ne saurait se coucher plus bas qu’elle – la terre s’est mise à trembler. Nous nous sommes brutalement souvenus que nos performances aussi bien que notre ordinaire, nos élévations non moins que nos bassesses, toutes nos démarches autant que notre repos, supposent son appui… Que cet appui nous manque, et c’est l’abîme, au propre comme au figuré.

Le sismologue ne peut nous en apporter l’explication sans en perdre le sens. Il parlera de « faille normale », plus précisément de rotation antihoraire de la microplaque adriatique qui s’écarte de la plaque tyrrhénienne à raison de 3 millimètres par an. Puis il évoquera les « normes parasismiques » qu’il s’agit désormais de respecter dans cette zone des Apennins : suivant scrupuleusement ces normes, on fera construire des bâtiments tout neufs, qui sauront résister aux secousses de demain, et pour cela on achèvera de faire disparaître les villages d’hier et leurs vieux clochers si aventureusement dressés au sommet d’un éperon rocheux. Lorsqu’il parle ainsi, le sismologue est assis sur sa chaise ou debout sur un plancher. La terre qui ne tremble pas est la condition de son discours sur la terre qui tremble. Qu’une trappe s’ouvre sous ses pieds, que les murs autour fassent un bond d’un mètre puis s’effondrent, et il ne reste plus grand chose de sa science, hormis des yeux exorbités et une bouche démesurément béante sur un cri vain.

La stabilité du sol est si fondamentale qu’elle donne elle-même son nom au fondement. Lorsqu’on parle de Dieu lui-même comme du « roc », de l’« appui » ou du « chemin », on manifeste encore combien cette expérience de la terre ferme est le socle de notre confiance originaire dans l’espace et de notre capacité à nous y orienter. Galilée peut bien s’exclamer : « Eppur si muove ! », il n’en demeure pas moins que son exclamation ne s’entend que dans la mesure où la terre ne se meut pas. C’est ce qu’avait bien compris Edmund Husserl, le père de la phénoménologie : si l’on considère les concepts à partir de leur sol, c’est-à-dire, avant leur abstraction logique, dans leur vivante genèse, il faut admettre que notre notion de mouvement n’a pu se dégager qu’à partir de l’expérience d’un référentiel immobile, et que ce référentiel immobile, celui de nos premiers pas et de nos premières chutes, c’est la terre dans son soutien discret, toujours déjà donné et vécu.

On peut deviner, dès lors, à quelle profondeur un séisme peut blesser la confiance que nous avons dans le monde. Ce qui fut traversé par ceux que les premières secousses réveillèrent au milieu de leur sommeil, dans leur maison d’Amatrice, à 3h38 du matin (heure à laquelle s’est arrêtée l’horloge du campanile de l’église Saint-Augustin), ne peut être décrit, encore une fois, parce que nos descriptions sont celles d’un spectateur en lévitation, oublieux du sol qui le supporte ici, et qui, là-bas, précisément, faisait soudain défaut.

Le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, le jour même de la Toussaint, propagea ses ondes de choc jusque dans la philosophie des Lumières. La catastrophe n’était certes pas inédite : en octobre 1639, par exemple, un séisme avait déjà frappé Amatrice, détruisant en partie le palais Orsini ainsi que la plupart des habitations et des églises. Ce qui est nouveau, outre l’ampleur de la catastrophe et sa date symbolique, c’est l’état d’esprit avec lequel elle est reçue. D’une part, l’homme n’est plus perçu comme une simple partie du cosmos : on clame sa dignité et son autonomie, et ne peut plus dire, par conséquent, à la manière des stoïciens d’autrefois, que la destruction de cette partie est négligeable parce qu’elle s’opère au bénéfice du tout. D’autre part, on s’est mis à croire au progrès et plus encore à l’auto-rédemption de l’humanité, soit par les développements de la technologie naissante, soit par le rejet de l’ordre ancien, civil ou religieux – rejet qui permettrait de revenir à la vérité de la Nature, toujours bonne et généreuse : si ce sont les mauvaises institutions de nos pères qui sont la cause du mal, comment admettre qu’un mal si terrifiant puisse advenir de la part de la Nature, elle qu’on avait fantasmée comme un refuge infaillible ou une ressource inépuisable ? Ainsi Voltaire écrit-il son magnifique « Poème sur le désastre de Lisbonne » : « Tristes consolateurs des misères humaines / Ne me consolez point, vous aigrissez mes peines ; / Et je ne vois en vous que l’effort impuissant / D’un fier infortuné qui feint d’être content. » Il y critique les théodicées. Mais il ne va pas jusqu’à récuser l’existence de Dieu lui-même : il exige seulement qu’on laisse une place au cri – un cri irréductible, qui ne peut être étouffé par la théologie.

Le Marquis de Sade va plus loin. Il a quinze ans lorsqu’a lieu le tremblement de terre. Mais il en entend certainement encore parler plus tard, puisqu’un parent de sa belle-mère périt noyé dans le raz-de-marée qui s’ensuivit et qui emporta aussi le petit-fils du grand tragédien Racine. En tout cas, Sade, à l’opposé de Rousseau, se met à concevoir la Nature non plus comme une bonne mère généreuse, mais comme une méchante marâtre, qui ne cesse d’engendrer des vivants pour les torturer et les faire mourir. Toute sa philosophie se résume à ce stoïcisme inversé : devenir soi-même un séisme, imiter cette Nature violente et cruelle, afin de se rendre impassible à ses cruautés…

Cette position extrême, bien qu’elle soit très discutable, a l’avantage de nous montrer qu’une écologie lucide ne saurait se fonder sur une simple religion de notre Mère-la Terre. Car cette mère est plutôt notre sœur, blessée elle aussi par quelque faute originelle : elle en tremble parfois, et se change en mégère assassine. En même temps, l’horreur même du séisme nous dévoile à quel point cette terre est notre premier appui, et combien nous avons tâche d’en prendre soin.

Fabrice Hadjadj

Philosophe. Directeur de l'Institut Philanthropos en Suisse.
Conseiller éditorial de la revue Limite

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