Présentés par Pascal David, frère dominicain, les textes rassemblés dans Désarroi de notre temps sont de prophétiques méditations sur la violence et le totalitarisme.

« Dès 1932, Simone Weil se rend en Allemagne, comprend ce qu’est le nazisme et devine le péril qui s’annonce. En 1939, elle rompt avec le pacifisme » et diagnostique le sentiment de désarroi qui s’empare de toute une génération face aux incertitudes de l’avenir, car « l’absence totale de sécurité » peut « touche[r] et corromp[re] tous les aspects de la vie des hommes, toutes les sources d’activité, d’espérance et de bonheur ». Aujourd’hui comme alors, nul ne peut se croire définitivement à l’abri. De fait, alors que la guerre économique fait rage et que la barbarie islamiste frappe ici et là de manière spectaculaire, notre épanouissement personnel, loin de n’être qu’une affaire individuelle, continue à dépendre étroitement de la situation politique et sociale. Mais justement, selon Simone Weil, pour ne pas sombrer dans le désespoir que les malheurs du temps peuvent inspirer, il nous faut apprendre à nous extraire de l’instant et renoncer à tout fatalisme, car rien n’est écrit d’avance. « La raison, explique-t-elle, consiste à garder dans l’esprit, aussi bien que le présent, un passé et un avenir qui ne lui sont pas semblables ».

Dans ses « Réflexions sur la barbarie », fragment rédigé en 1939, Simone Weil nous met en garde contre toute vision manichéenne de la guerre moderne : il n’y a pas d’un côté la barbarie, et de l’autre la civilisation. Au contraire, selon l’auteur de L’Enracinement, la barbarie se manifeste comme un « caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu » (p. 37). Aussi ne craint-elle pas d’affirmer que « seul un État extrêmement civilisé, mais bassement civilisé, si l’on peut s’exprimer ainsi, peut amener chez ceux qu’il menace et chez ceux qu’il soumet cette décomposition morale qui non seulement brise d’avance tout espoir de résistance effective, mais rompt brutalement et définitivement [toute] vie spirituelle » (p. 40).

S’il faut se garder de toute interprétation anachronique, ces écrits d’avant-guerre me semblent éclairer singulièrement notre actualité. C’est en tous le cas la conclusion de notre ami et collaborateur Paul Colrat, lequel écrit dans sa postface ces propos qui valent aussi bien en 1939 qu’en 2016 : « Il s’agit de faire en sorte que la paix ne soit pas une guerre poursuivie par d’autres moyens » (p. 196), autrement dit « Il ne s’agit pas seulement de combattre pour sauvegarder la civilisation, mais de combattre en sauvegardant la civilisation » (p. 203). Finalement, « cela veut dire que si ce que nous avons à opposer aux « barbares » ne consiste pas en une civilisation nouvelle, mais en des « valeurs » décharnées, alors il ne faut pas espérer plus que le sursaut artificiel d’un malade en état de mort clinique ».

 

Qu'est-ce que la collection des Alternatives catholiques?

Association fondée en 2011 par des jeunes catholiques lyonnais, les Alternatives Catholiques sont un laboratoire de réflexion, de formation pour préparer l’action des laïcs engagés dans la vie de la Cité. Afficher l'image d'origineNi parti politique ni succursale d’une paroisse, l’association vit et fait vivre les débats d’aujourd’hui, autour des grandes questions politiques, économiques, sociales, sociétales et culturelles auxquelles les catholiques sont confrontés. Très présente sur Internet, au cœur de l’actualité, elle cherche aussi à construire, à travers cette collection, une pensée durable, pour « la mise en œuvre des Évangiles en vue de la transformation de la société » (Pape François, Evangelii Gaudium, Exhortation apostolique, 2013, §102).

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux