Dans son nouvel essai, le philosophe américain Matthew Crawford, nous invite à retrouver la réalité incarnée de notre existence contre un individualisme qui déracine et une technologie qui éloigne du monde.

Si le monde moderne est une « conspiration contre toute espèce de vie intérieure », comme l’écrivait Bernanos, il nous coupe aussi avec l’extérieur, comme le démontre brillamment le philosophe Matthew Crawford dans son nouvel essai Contact- comment nous avons perdu le monde et comment le retrouver.

Dans les rayons de supermarchés, sur nos écrans, nos verres de bière, dans nos paysages et jusqu’au revers de nos cartes de crédit : partout la publicité s’immisce. Le regard, les oreilles et même le nez sont en permanence saturés par des contenus « hyper-apétissants » qu’il devient de plus en plus difficile de repousser. Le silence désormais s’achète, dans les lounge des aéroports ou sur les espaces abonnés des sites d’information. C’est que l’attention est devenue une ressource rare et précieuse. Le droit de ne pas être interpellé, un privilège de riches. La réalité virtuelle un idéal moral. Nous sommes dans l’illusion d’un monde disponible, accessible d’un clic, sans mécanique ni sensibilité. En un mot comme en cent, nous avons perdu le contact.

La crise de l’attention au cœur de l’anthropologie libérale

Comment en sommes-nous arrivés là ? Matthew Crawford ne se contente pas de disséquer la vie moderne, il remonte aux causes d’une maladie née avec les Lumières. Car la crise de l’attention n’est pas simplement le fruit d’une distraction permanente produite par la technologie mais le résultat structurel de l’anthropologie libérale. En effet, puisant chez Descartes, Locke et Kant, Crawford montre que l’agnosticisme libéral en matière de vie bonne (l’idée que personne ne saurait imposer ses choix à la communauté, et qu’il n’existe pas de norme universelle) est la propédeutique qui rend possible une vision marchande du choix. « Le discours de l’autonomie parle le langage consumériste de la satisfaction des préférences », écrit Crawford. Cette vision de l’homme héritée des Lumières, qui pose une équivalence entre la liberté et le « choix » sert la logique du marché, et rompt l’antique accointance entre action et perception (adequatio res et intellectus comme disaient les thomistes). Tout ce qui est hérité, transmis, le « riche humus des normes et des pratiques historiquement sédimentées »  est frappé de suspicion. Seul ce qui est choisi par l’individu autonome c’est-à-dire consommateur reçoit l’ultime label de la liberté.

Les dispositifs attentionnels remplacent les habitudes culturelles. Livré à lui-même, sans repères hérités, l’individu devient ce « temps de cerveau disponible », proie des embuches du marketing, son attention devenant le gibier des multinationales. Développant l’exemple extrême des machines à sous, l’auteur nous démontre comment le consumérisme capitaliste ne peut prospérer que sur l’accélération des stimuli nerveux, à travers une « ingénierie de la conscience »  et et un « management de la frustration » dont nous sommes les cobayes consentants.

Voulant se débarrasser de l’influence néfaste des rois et des prêtres, l’individu libéral se retrouve prisonnier des diktats du marketing. « Nous sommes peut être tous en train de devenir autistes » écrit Crawford. Le monde nous échappe. « Le monde nous apparaît de plus en plus comme une source de confusion (..) notre perspective de carrière la plus plausible est un emploi de bureau, à savoir une profession où le lien entre cause et effet tend à être fragmenté ou opaque (…) la base matérielle de la vie moderne est de plus en plus occultée, l’expérience de l’agir individuel nous échappe peu à peu. »

L’artisanat comme moyen d’accès au monde

Le travail est au cœur de cette crise de l’attention. La polyvalence et la flexibilité ont remplacé l’accumulation de l’expérience et de la transmission tacite des pairs. Et l’auteur de citer le chimiste hongrois Michael Polanyi :« Il est pathétique d’observer les efforts incessants – à grand renfort de microscopes et d’électronique – mis en oeuvre pour fabriquer un seul exemplaire du type de violons qu’une famille à moitié analphabète comme celle des Stradivarius produisait de façon routinière il y a plus de deux cents ans. »

Sans surprise, celui qui faisait dans Eloge du carburateur l’apologie du travail manuel (en plus d’être philosophe il tient un garage de motos en Virginie) prône un retour à l’artisanat pour retrouver le contact avec ce monde perdu. Les dernières pages de Contact nous emmènent dans un atelier de facteurs d’orgues en Virginie, où Crawford nous décrit le travail méticuleux d’artisans reproduisant en l’améliorant des traditions séculaires.

« Toutes les fois où l’on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi » écrit Simone Weil. La philosophe, qui fait de l’attention la vertu primordiale, en avait une vision plutôt ascétique. Crawford lui propose une  « érotique de l’attention » qui permet, non pas de fuir le monde dans les vapeurs éthérées de la méditation ou dans l’intériorité bon marché vendue par les profs de yogas aux trentenaires surbookés des grandes villes, mais de regagner la tessiture des choses à l’épreuve de la rencontre.

 

Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, Matthew B. CRAWFORD, Editions La Découverte

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Eugénie Bastié

Eugénie Bastié

Rédactrice en chef de Limite (Politique)
Journaliste au Figaro
Eugénie Bastié