Groupement d’achat des structures religieuses depuis 1998, le CÈDRE fédère désormais 7 500 adhérents à travers la France, dont des associations et des entreprises. Les 11 et 12 octobre derniers à Paray-le-Monial, le CÈDRE organisait son troisième congrès sur le thème de l’écologie intégrale. Reportage.

Le Cardinal Barbarin à la tribune

Le Cardinal Barbarin à la tribune

« Encore un congrès sur l’écologie ! » aurait-on pu s’exclamer en découvrant le thème retenu pour le troisième congrès du CÈDRE, « Heureux les sobres. L’économie au risque de l’écologie ». Ç’eût été à tort. Le thème avait été choisi, nous ont expliqué les organisateurs du colloque avant la parution de l’encyclique Laudato Si’. « L’écologie est pour moi une autre manière d’aborder la doctrine sociale de l’Église et de présenter sa cohérence globale », souligne le fondateur du CÈDRE, Éric Chevallier. « Ce sont les mêmes ingrédients, avec d’autres mots et une autre porte d’entrée peut-être plus facile à porter au monde. » Pour le décliner, le CÈDRE avait invité des intervenants prestigieux, (le cardinal Barbarin, Cécile Renouard, Fabien Revol), et des acteurs engagés en écologie chrétienne (Philippe Vachette, qui conseille le diocèse de Chambéry dans la réduction de son empreinte écologique, Jérôme Aucordier, directeur de la maison de formation de Jambville, François-Xavier Huard, fondateur de l’association Chrétiens, changeons ! à Clermont-Ferrand) …

Les deux jours de congrès ne voulaient se limiter à une discussion purement théorique sur l’urgence mais inciter les adhérents du CÈDRE à emprunter à leur tour le chemin de l’écologie intégrale. « Finalement », écrivait Éric Chevallier dans l’édito du livret du congressiste, « une seule question sera importante à l’issue de ce congrès : chez moi, demain matin, que vais-je mettre effectivement en place pour être « intégralement écologique » ? » Un angle d’attaque d’autant plus capital que la majorité de la logistique des institutions ecclésiales, religieuses et éducatives de France se fait par l’intermédiaire du CÈDRE, lui conférant un rôle important dans la conversion écologique de l’Église de France. Si on ajoute que la synthèse des deux jours était assurée par Patrice de Plunkett, on comprend que l’ensemble de la rencontre était placée sous le signe de la radicalité écologique. « On n’a pas peur de bousculer », répond Éric Chevallier quand on l’interroge sur la tonalité radicale du colloque. « On estime qu’on est un peu un fer de lance, qu’on a un rôle spécial. » Et pour ceux qui n’auraient pas encore lu l’encyclique, une session de rattrapage avait été organisée : une édition spéciale était distribuée gratuitement aux participants.

Que retenir de ces deux jours ? D’abord la diversité des participants. Plus de cinq cent chefs d’entreprise, responsables de structures religieuses ou éducatives, prêtres, religieux et religieuses se sont retrouvés à Paray. Nous avons ainsi croisé un responsable du sanctuaire des âmes du purgatoire de Montligeon, la directrice du centre d’accueil jésuite de Saint-Hugues-de-Biviers (près de Grenoble), ou encore le frère Jean-Charles Rigot, économe du monastère dominicain de Tours.

Ensuite, la tonalité des propos entendus à la tribune fut une bonne surprise. L’introduction du mardi a été faite par Patrice Valantin, ancien légionnaire reconverti dans l’entrepreneuriat et le génie écologique. Celui-ci s’est lancé dans un plaidoyer vibrant pour la vie, dont nous dépendons tous. L’illusion apportée par la révolution technologique, a-t-il martelé, a coupé l’homme de la vie. Or l’homme n’a pas d’autre choix que de tenir compte des systèmes vivants, des écosystèmes, et cela nous demande non pas changer quelques pratiques de ci de là mais d’être radical. Pour lui, la seule question que nous devons nous poser est donc « mes bonnes pratiques d’entrepreneurs sont-elles compatibles avec le fonctionnement et la survie des systèmes vivants ? ». C’est un propos qu’on n’a guère l’habitude d’entendre dans la bouche d’un entrepreneur, et il a un peu secoué la salle. Le chef d’entreprise a expliqué avoir banni plusieurs mots de son vocabulaire : il ne parle plus d’environnement, car c’est un mot qui sous-entend que l’homme est extérieur à la nature alors qu’il en fait partie puisqu’il interagit avec elle ; il n’emploie plus non plus le mot déchet, car il n’y a rien d’inutile dans un système vivant ; il a également rompu avec le mot de croissance, car la seule croissance qui compte est celle de la vie et des relations des systèmes vivants, pas celle du PIB. Même si tout son discours était soutenu par la vocation entreprenariale de l’orateur, la rédaction de Limite n’en aurait pas renié la ligne générale.

Les ateliers du mercredi matin ont été un moment-clé du colloque. Deux sessions d’une heure et demie ont permis de poser les questions nécessaires. Que dit exactement l’encyclique ? Comment être plus responsables dans nos achats ? Une activité « écolo-nomiquement » viable est-elle possible ? Comment faire rimer solidarité et écologie ? Parce que l’écologie intégrale est … intégrale, un atelier était consacré à sa place dans le monde éducatif, un autre envisageait la mise en place de la subsidiarité dans le management, pendant qu’un troisième présentait des clés de communication non-violentes pour dépolluer les relations au sein de l’entreprise et les rendre plus respectueuses de la dignité de la personne humaine. C’est toute la doctrine sociale de l’Église qui s’est retrouvée dans ces propositions.

Autre temps marquant du congrès, les deux repas ont été assurés grâce à des fermes et des producteurs locaux pour mettre à l’honneur la gastronomie régionale. L’occasion pour nous d’apprendre qu’il est paradoxalement difficile de se fournir en produits maraîchers juste autour de Paray car la région, quoique rurale, est hyperspécialisée dans l’élevage bovin et que les fruits et légumes locaux viennent d’un peu plus loin, dans la Loire. La soirée festive du mardi a été l’occasion de décerner les premières « Victoires » de l’écologie intégrale. L’association Lazare a été récompensée par le vote des adhérents. Le prix spécial des salariés du CÈDRE a été décerné à l’abbaye cistercienne de Rieunette (Aude), dont les moniales cultivent un jardin bio sans engrais ni pesticides et vivent de la commercialisation de produits cosmétiques à base d’huiles essentielles. Ce prix voulait encourager les communautés monastiques à oser une vraie transition écologique basée sur la sobriété et le respect de la terre.

Nous sommes repartis de Paray le mercredi après-midi avec la joie de voir enfin une volonté affichée de traduire Laudato Si’ en actes. La toute fin du séjour nous a, hélas, renforcés dans l’idée de promouvoir une écologie intégrale respectueuse de tout ce qui fait la vie de l’être humain. En passant par la petite gare de Paray, nous avons appris que la ligne TER qui dessert la ville est menacée de fermeture à cause de son manque de rentabilité. Les habitants de Paray et des alentours se mobilisent pour garder leur ligne. Cette lutte (une de plus, hélas !) nous a opportunément rappelé que la sobriété heureuse passe par le maintien d’une vie rurale et des services qui lui permettent de continuer à exister.

Mahaut Herrmann

Journaliste indépendante
Collabore à La Vie
Membre de la rédaction de Limite