Karl Marx prévoyait l’effondrement du capitalisme en raison des contradictions et des résistances qu’il engendrait. Cependant, le philosophe allemand avait sous-estimé la capacité d’adaptation d’un système reposant sur l’accumulation illimitée. Il n’avait pas prévu ce que le sociologue Michel Clouscard qualifiait de « révolution libérale-libertaire. » En effet, après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme évoluait en passant de répressif à permissif, séduisait les masses et promettait le paradis sur Terre pour tous. Si l’illusoire amélioration du niveau de vie parvient à masquer la pauvreté économique, la misère affective et sociale est, elle, une réalité criante.

LA DISPARITION DE LA CONSCIENCE DE CLASSE

« La lutte des classes existe, nous l’avons gagnée » affirmait Warren Buffet, représentant de la bourgeoisie financière, en 2005. Difficile de contester le constat de l’homme d’affaires améri­cain tant, depuis les années 1970, les classes populaires se sont progressive­ment dissoutes au profit d’individus atomisés.

En 1968, une véritable révolu­tion libérale-libertaire pose les bases d’un nouveau monde. Un monde sans Dieu, un monde où l’homme sera la référence. Le concept de liberté évolue alors radicalement vers un nouveau sens. Être libre, c’est poursuivre son intérêt individuel et immédiat. Être libre, c’est assouvir ses désirs. Les publicitaires vont créer des besoins pour promouvoir une quantité de produits inutiles et séduire des masses à la recherche de bonheur. Ce bonheur résiderait dans l’acquisition de biens et, dans ce nouveau monde, même les plus pauvres peuvent, grâce à la promesse matérialiste, prétendre à vivre comme des bourgeois. Assez rapidement, sous l’impulsion du nouvel ordre capitaliste, s’enracine, dans les consciences des gens ordinaires, l’idée que la liberté réside dans la consommation.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 participe à l’accélération du désengagement des individus pour les grandes causes et la disparition de la conscience de classe. Le tournant de la rigueur en 83, l’abandon du monde ouvrier, masqué par la surmédiatisation de l’antiracisme, et la chute de l’URSS sonnent la fin des utopies populaires et encouragent davantage les exploités à répondre favorablement aux sirènes du bonheur consumériste.

Le libéralisme atteint sa vitesse de croisière, les crises économiques fragilisent les classes populaires et la division du monde du travail entraine l’effondrement du syndicalisme. Ainsi, en 50 ans, le nombre de syndiqués a été divisé par quatre. Ce chiffre est à mettre en corrélation avec ceux des mariages, divorces et baptêmes. D’après l’INSEE, les unions étaient de 416 521 en 1972. Quarante ans plus tard, on ne compte que 213 225 mariages. Dans le même temps, les divorces ont été multipliés par trois. Si dans les années 70, plus de trois quart des nouveau-nés étaient baptisés, en 2004, moins de la moitié le sont. Ces chiffres reflètent le boule­versement des notions d’engagement, de fidélité et d’idéaux au cours du dernier demi-siècle.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 participe à l’accélération du désengagement des individus pour les grandes causes et la disparition de la conscience de classe. Le tournant de la rigueur en 83, l’abandon du monde ouvrier, masqué par la surmédiatisation de l’antiracisme, et la chute de l’URSS sonnent la fin des utopies populaires et encouragent davantage les exploités à répondre favorablement aux sirènes du bonheur consumériste. La recherche du bonheur individuel se substitue aux luttes sociales. Les questions socié­tales deviennent centrales et la prolifération des « revendications de mode de vies » participe à l’érosion de la lutte contre le capitalisme. Comme l’a démontré le philosophe Jean-Claude Michéa, c’est sous le drapeau des Droits de l’Homme et du Progrès que le capitalisme connait ses plus grandes conquêtes. Depuis le début des années 2000, l’essor du numérique accélère « la désagrégation de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier » (Engles). S’ils sont dépossédés de leur force de travail, rare sont les prolétaires qui ne possèdent pas un smartphone et ne passent pas des heures sur les réseaux a-sociaux. En trente ans, leurs enfants sont passés du rêve de devenir médecin, pompier ou policier, soit des métiers utiles aux gens, à l’obsession de devenir riche et célèbre. En 1975, Pasolini presse déjà les traits d’un nouveau fascisme en marche : « Le fascisme avait en réalité fait des guignols, des serviteurs, peut-être convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement super­ficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette civilisation de consommation est une civilisation dictatoriale. En sommes, si le mot fascisme signifie violence du pouvoir, la société de consommation a bien réalisé le fascisme ».

Illustrations de Sarah-Louise BARBETT

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Ludovic Alidovitch

Ludovic Alidovitch

Engagé dans l’association rennaise Avenir, en quartier populaire, il collabore à la revue Le Comptoir et est membre de la rédaction de Limite.
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