Proche de la revue Limite, à laquelle il a contribué plusieurs fois, Falk van Gaver vient de publier un livre important : Christianisme contre capitalisme ? L’économie Selon Jésus-Christ (Le Cerf, août 2017). Seconde partie de notre entretien avec l’un des précurseurs de l’« écologie intégrale ».

Vous êtes l’un des inventeurs de l’expression «écologie intégrale». Quel sens lui donnez-vous?

Un sens de plus en plus intégral ! L’écologie intégrale est née en contexte chrétien mais elle est destinée à le déborder. Je suis éco-futuriste. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui vient. L’à venir. C’est ce qui vient et devient. Le critère c’est l’écologie. Ainsi je suis écodémocrate, écolaïque, écoféministe, écoprogressiste, écohumaniste et écosocialiste ! Ce que j’entends par écofuturisme ? Essayer d’entrer dans la post-postmodernité, existentiellement, intellectuellement, mentalement, spirituellement. Ne plus vivre sur les débris et les ruines de la modernité et des traditions. Dépassement de la postmodernité. Vivre dans le nouveau grand paradigme, le paradigme du futur. L’écologie. L’écologie générale, intégrale, radicale, profonde. L’écologie scientifique, mentale, sociale, politique.

Vous avez fréquenté les milieux anarcho-autonomes, notamment lors du Contre-G20 à Gênes, en 2001.Et vous rappelez queanastasis, en grec, signifie à la fois «résurrection» et «insurrection». Nous faut-il prendre les armes pour renverser Mammon et suivre le Christ?

Prendre les armes ? Non, si l’on suit vraiment le Christ : « Range l’épée au fourreau. » Après, comme disait Gandhi, pour qui la non-violence n’était ni lâcheté ni soumission mais au contraire révolte et insoumission – rappelons qu’il fut un leader anticolonialiste et nationaliste indien – mieux vaut encore la violence que la lâcheté, la paresse, la soumission ou la collaboration. Et pour ceux qui sont incapables de la perfection christique, la voie des armes est possible, et même dans certaines circonstances nécessaire, même si elle n’est jamais souhaitable. La montée de la radicalisation et de la violence légale (policière, pénale, militaire…)et illégale (criminelle, maffieuse, paramilitaire…) d’un capitalisme aux abois est à prévoir ces prochaines décennies, et la question de l’usage anticapitaliste de la violence se reposera certainement autrement que comme un simple jeu intellectuel. Mais la violence des émeutes des black blocs, à laquelle j’ai participé plus jeune, est bien loin de l’insurrection armée.

In necessitate omnia sunt communia: la formule de Saint Thomas d’Aquin, reprise par Vatican II, se retrouve aujourd’hui sous la plume de zadistes. Entre communisme et capitalisme, quelle voie pour une économie vraiment chrétienne?

De zadistes et surtout de néocommunistes ou anarcho-communistes et black blocs proches du Comité invisible ! Un nouveau communisme est à penser et à pratiquer – ou plutôt, de nouveaux communismes – chrétiens aussi – sont à vivre ! Après, tout ce qui jugule ou régule le capitalisme, tout ce qui le limite et le bride, est à prendre comme moindre mal ! Maximalisme et réalisme !

Oscar Romero, archevêque martyr de San Salvador, Mgr Hélder Câmara, évêque brésilien, et maintenant, François, un pape argentin… Le renouveau social, voire anticapitaliste, de l’Église vient-il du Sud?

Certainement ! Regardez là où les chrétiens sont crucifiés, vraiment, pas médiatiquement comme pleurnichent nos catholiques français soi-disant persécutés, et c’est là que vous trouverez le Christ et son Église ! Car un mouvement aussi radicalement évangélique ne pouvait que susciter l’ire des puissants. Soutenus par la CIA, régimes militaires et mouvements paramilitaires persécuteront violemment tous ceux qui sont liés de près ou de loin à la théologie de la libération, et même des prélats comme Mgr Oscar Romero, béatifié le 23 mai dernier, assassiné le 24 mars 1980 par un tueur des « escadrons de la mort » alors qu’il célébrait la messe. Comme lui, d’autres théologiens, des centaines de prêtres et religieuses, des dizaines de milliers de fidèles sud-américains payeront de leur vie leur engagement en faveur des plus pauvres, signant de leur sang les mots de l’Evangile : «L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés.» (Luc 4, 18)

Qui sont leurs assassins ? Qui sont les tueurs des pauvres et de leurs défenseurs ? Dans tous les cas, ce sont leurs oppresseurs et tous ceux qui ont intérêt à leur oppression, les riches et les puissants, les grands propriétaires, la classe capitaliste et la grande bourgeoisie – y compris de nombreux catholiques clercs ou laïcs épouvantés par l’épouvantail communiste. Comme l’a dit avec humour l’évêque brésilien Helder Camara, proche comme Oscar Romero des théologiens de la libération : «Quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste.» Alors, saint ou communiste ? Et pourquoi pas les deux ? Peut-on prétendre être saint sans être partageux ? Jon Sobrino y insiste, dans le monde d’aujourd’hui, la traduction concrète de la «civilisation de l’amour» dans sa dimension socioéconomique «ne peut être autre chose que la «civilisation de la pauvreté», le partage – dans l’austérité – par tous des ressources de la terre et la «civilisationdu travail» mise au-dessus de celle du capital.» Loin de la spiritualité «bourgeoise», confortable, abstraite, désincarnée, désengagée et égocentrée qui est trop souvent la marque de fabrique du catholicisme contemporain, il est temps de prendre le message de libération de l’Evangile au sérieux. C’est ce à quoi invite la théologie de la libération.

Enfin, question plus personnelle: vous vivez depuis plus d’un an, avec femme et enfants, en Guyane française. Que vous inspire la vie amazonienne?

Que je serais heureux si c’était la vie amazonienne ! Mais à part quelques escapades en forêt, la vie dans un lotissement, dans une zone urbanisée, avec ses ronds-points, ses centres commerciaux, ses panneaux publicitaires, ses écoles, collèges, lycées de l’Education Nationale, ses populations smartphonisées, toute cette France commerciale, industrielle, laïque et républicaine exportée sur ce coin d’Amazonie, avec toutes les séquelles de son histoire coloniale et esclavagiste, a de quoi faire désespérer… L’universalisation de la médiocrité, de la laideur et de la dévastation capitaliste et anthropique du monde… Où la fuir ? Nous sommes acculés – il faut combattre ou se rendre, s’insurger ou collaborer – et nous ne faisons qu’osciller entre les deux, membres contraints forcés d’un système destructeur de toute vie digne de ce nom (et je ne parle pas ici que de vie humaine) que nous vomissons.

 

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux