« La semaine prochaine, je ne peux pas, j’emmène mes jeunes en balade avec mes ânes ! » Le ton était donné : ce n’était pas un gardien de prison que nous allions rencontrer dans ce Centre Educatif Fermé, mais un drôle de directeur, mi-philosophe mi-paysan, qui transforme la zone en ferme et soigne les âmes avec les ânes…

Guide du Rontard

Au CEF de Savigny-sur-Orge, la fine fleur de la délinquance vit au milieu des ânes, des chèvres, des poules et des abeilles du directeur. D’ailleurs, quand on arrive et qu’on cherche son chemin, la réponse à l’accueil ne trompe pas : « M. Rontard ? Vous le trouverez dans le bâtiment aux volets bleus, là-bas, derrière les ânes ! » Et à peine l’a-t-on salué qu’il nous emmène, en bêlant, admirer ses moutons de Sologne qui paissent, à moitié tondus, derrière les serres potagères, et qu’on se retrouve à parler chasse au renard avec un garde forestier. Quoi de plus normal, me direz-vous, que des animaux dans une ferme ? C’est ce que s’est dit Yvon Rontard lorsqu’on lui a confié la direction de ce centre installé dans les vastes bâtiments de la Ferme de Champagne, où une dizaine de mineurs aux déjà lourds casiers judiciaires sont accueillis pour une période de six mois. Onze exactement, sachant qu’une place est désormais blo­quée pour des jeunes qui voudraient partir faire le djihad ou qui en reviennent.

« Quand on m’a demandé de développer la spécificité du CEF, il m’a semblé naturel de retrouver l’esprit de la ferme. Ces terres sont agricoles depuis le XIIe siècle ! C’est ici, en 1854, qu’on a distillé pour la première fois de l’alcool à partir de la betterave à sucre. Ensuite, à partir de 1945, le site a accueilli des mineurs délinquants jusqu’à devenir, en 2007, à la création de cette nouvelle structure judiciaire, le premier CEF. Quand je suis arrivé, je me suis dit qu’il fallait réconcilier cette double tradition de la ferme de Champagne ! Les champs étaient en friche, il ne restait plus qu’à se mettre au boulot et à faire venir les animaux ! » Les jeunes cabossés qui débarquent ici ont presque tous grandi en banlieue, loin de la nature : une chèvre, pour eux, c’est le bout du monde ! Sacré défi pour ce père de famille nom­breuse fasciné par les bêtes : aider les jeunes qui lui sont confiés quelques mois à sortir de leur rapport artificiel au temps et à l’espace pour intégrer un rythme plus sain, plus concret. « Le jardin, avec ses contraintes propres, fournit un cadre, constitue un environnement en lui-même radicalement différent de ce qu’ils connaissent chez eux, dans la cité, ou, pire, en prison. Il offre un paysage plus agréable qu’une barre d’immeubles ou qu’une décharge automobile, comme celle qui est sous les fenêtres de l’EPM de Porcheville… [Établissement Péniten­tiaire pour Mineurs] » Ils peuvent suivre l’évolution des saisons, voir naître et grandir les animaux, être à l’écart des sollicitations et du bruit de la ville, bref, sortir du « tout, tout de suite » auquel ils sont habitués. Les aider à mieux gérer leurs émotions, à accepter la frustration : tel est le but de l’équipe éducative du CEF. Mais Yvon Rontard reconnait que le travail est laborieux et les résultats incertains, car comment quantifier la confiance ? Le poste en tous cas n’a rien d’une sinécure : les jeunes requièrent une attention constante, et les débordements sont fréquents : « Franchement, j’étais prévenu : quand je suis arrivé, il y a deux ans, j’étais le 7e directeur en six ans… Pour l’instant, je tiens bon, enfin, j’essaie !… »

Médiation animale

Avant de devenir directeur de l’un des quatre CEF d’Île-de-France, Yvon Rontard a eu un parcours étonnant, et qui, on peut l’imaginer, est loin d’être terminé pour cet homme plein de ressources. Tout commence par des études de philo à l’IPC (Institut de Philosophie Comparée, à Paris), où il rencontre son épouse, Catherine, avec qui il a douze enfants… Il travaille d’abord plusieurs années comme chef d’établissement dans l’enseignement catholique (où il s’est trouvé, avoue-t-il, beaucoup moins libre qu’au sein de Ministère de la Justice) ; obtient une licence de théologie ; dirige ensuite une boîte à bac à Paris…

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Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux