Catherine Chalier est philosophe, spécialiste d’Emmanuel Levinas, auteur d’une œuvre qui croise philosophie et judaïsme. Elle a notamment publié L’Alliance avec la nature (éditions du Cerf, 1993) , où elle explore la relation et la responsabilité de l’homme par rapport à la création.

Découvrez la première partie de cet entretien, laquelle consacrée à la question de la transmission.

L’homme, dans la Genèse, est modelé à partir de la glaise et il est fait à l’image de Dieu. Quelle est sa responsabilité par rapport à la création ?

Il faut d’abord penser ce que signifie cette image de Dieu. Les interprétations sont multiples. Je retiendrai volontiers la pensée d’un auteur juif du 18ème/début du 19ème siècle, R. Haïm de Volozin, qui est la suivante.

Si l’homme est créé en dernier, puisqu’avant lui sont créées toutes les autres créatures, c’est parce qu’il récapitule en lui toutes les formes de la création. Il en est l’âme. En tant qu’il est cette âme, et à ce titre image de Dieu, il est responsable de l’ensemble de la création. Tout ce qu’il fait, tout ce qu’il dit et tout ce qu’il pense a des conséquences pour elle, bien au-delà de ce que sa conscience croit ou s’efforce de croire. L’homme est responsable de la création pour la faire grandir mais il peut aussi la détruire dès lors qu’il méconnaît cette responsabilité.

Le déluge est souvent interprété comme une punition, ce qui présuppose une vision de Dieu enfantine : Dieu viendrait nous punir de nos fautes. R.Haïm de Volozin a une lecture beaucoup plus intéressante: le déluge,  explique-t-il, est la conséquence de nos actes, de nos paroles et de nos pensées.

Quelle est la responsabilité de l’homme à l’égard du verbe ?

Dans le deuxième récit de la création, Dieu convoque les animaux et l’homme leur donne un nom. Comme disait Camus, mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Nommer ce que nous faisons avec vérité, ne pas falsifier la signification de nos actes, avoir conscience de la portée de nos paroles, tout cela participe de cette responsabilité. Une parole peut accroître l’ampleur du mal dans la création.

 Avant le déluge, le mensonge est introduit dans le monde quand Adam et Eve prétendent que ce ne sont pas eux qui ont commis la faute. Le mensonge, l’accusation font donc très tôt leur entrée dans la création pour l’abîmer et nous abîmer.

Catherine CHALIER

Catherine CHALIER

L’homme est donc responsable de la création, aussi bien dans le fait de nommer les choses que parce qu’il en est l’âme. Qu’implique cette responsabilité ?

Il conviendrait de préserver la nature des conséquences de nos actions néfastes, mais il faudrait aussi, positivement cette fois, la faire grandir, croître et participer à la multiplication des créatures (Gn 1). Il ne s’agit pas seulement d’avoir des enfants, mais de contribuer à ce que cette création puisse elle aussi croitre et multiplier. Il s’agit donc de la féconder, c’est-à-dire de la travailler, non pas pour en tirer un profit croissant ou pour la martyriser afin qu’elle soit plus rentable pour nous. Certains écologistes prennent prétexte du verset de la Genèse (1, 28) dans lequel Dieu demande à Adam de « soumettre » la terre, pour affirmer que la tradition juive et chrétienne méconnaît la fragilité de la terre et est uniquement centrée sur l’homme. Mais le verbe employé (cavach) ne signifie pas qu’Adam peut faire ce qu’il veut de la terre : il reçoit la responsabilité de son sort, il en est l’âme. D’ailleurs la Bible contient beaucoup de préceptes qui attestent d’un réel souci pour la terre : savoir la laisser se reposer par exemple. J’ai développé cela dans mon livre L’alliance avec la nature : il y a une alliance avec la terre et non une domination.

Certains écologistes prennent prétexte du verset de la Genèse (1, 28) dans lequel Dieu demande à Adam de « soumettre » la terre, pour affirmer que la tradition juive et chrétienne méconnaît la fragilité de la terre et est uniquement centrée sur l’homme. Mais le verbe employé (cavach) ne signifie pas qu’Adam peut faire ce qu’il veut de la terre : il reçoit la responsabilité de son sort, il en est l’âme.

Sans céder à une vision panthéiste, peut-on dire que Dieu est présent dans la nature ?

Dire que Dieu est intime à la nature ne signifie pas que la nature est divine. Trop souvent on a tendance à penser que le Dieu biblique est une pure transcendance, au-delà du monde, et qu’Il est donc absent de la création. Ce n’est pas du tout ainsi.

La parole de Dieu nous précède, c’est elle qui est la source de la création et, en ce sens, nous ne pouvons donc pas penser être à l’origine de nous-mêmes. Elle nous transcende, ce qui ne signifie pas qu’elle nous domine. Cela signifie par contre que le commencement (dans le temps) de nos vies ne peut se confondre avec l’origine (immémoriale) de ces mêmes vies.

Mais où se trouve cette parole divine créatrice ?

 Elle se trouve au plus intime des créatures, aux tréfonds de chacune d’elle. Le Dieu biblique est certes transcendant au monde, au-delà du monde en cela qu’Il le créé, mais Il est aussi intime au monde. Comme l’enseignent plusieurs penseurs de l’hassidisme (courant spirituel juif très important né au 18ème siècle). Il se trouve en chacun de nous, en ce « point d’intériorité » (nequdat hapenimiout) où se rencontrent l’infini de Dieu et la finitude des créatures. Nous perdons souvent le contact avec ce « point d’intériorité », mais notre tâche est de renouer avec lui, pour y retrouver l’élan de la vie créatrice. Dans l’intimité de la personne humaine, Dieu est là. Cela n’équivaut pas à une approche panthéiste selon laquelle la nature est divine.

Quand on parvient à s’approcher de ce « point d’intériorité » en nous, on en arrive, comme l’exprime la prière de Chaharit (la prière du matin) à constater « l’ineffable unité de Dieu comme l’union de la sainteté transcendante et de la gloire immanente »

Quel est le lien entre le concept de Providence et le point d’intériorité que vous mentionnez ?

Il y a une façon très courante de penser la Providence : elle signifierait qu’un Dieu veille sur nous, soit individuellement (providence personnelle) soit collectivement. C’est là encore une vision enfantine, à l’image de notre désir de protection. Dieu, dans ce cas, serait à notre service ! Or la Providence ne signifie pas que nous serons préservés des épreuves et du mal. Elle correspond à tous ces moments où nous retrouvons le point d’intériorité en nous c’est-à-dire à ces infimes moments où nous sommes en proximité de Dieu. Ce n’est pas là l’Incarnation au sens que les Chrétiens donnent à ce mot, mais on voit ici que l’idée d’un Dieu qui descend vers les hommes, dans une présence faible et non pas dans le fracas de la puissance, se trouve présente dans le judaïsme.

Toutes les fois où nous renouons avec ce « point d’intériorité », nos actes retrouvent une force créatrice. Chacun peut s’étonner, alors qu’il se trouve dans de grandes souffrances, de constater que cette proximité avec ce « point d’intériorité » lui redonne un élan de vie, malgré tout, en dépit de tout. Il peut continuer à « parachever » la création, en lui, autour de lui. Ce qui ne signifie pas que cela soit facile. Dieu n’intervient plus directement dans cette création depuis le 7e jour (Gn 2, 2), à nous de poursuivre.

Prendre le relai implique-t-il aussi de savoir habiter le monde, plutôt que d’y errer ?

Le monde nous a précédé (le cosmos, la nature, les mers, les cieux, les animaux, etc.). Il est prêt à nous accueillir, nous qui résumons en nous toutes ces forces qui précédent. Mais, comme il a été dit, nous en sommes responsables. Qu’allons-nous faire ? Allons-nous nous poser en grands seigneurs de cette création, ou l’accueillir, en faire grandir tous les germes de vie ? Ni Dieu, ni le Christ pour un chrétien, ne fera notre tâche à notre place.

Mais, comme il a été dit, nous en sommes responsables. Qu’allons-nous faire ? Allons-nous nous poser en grands seigneurs de cette création, ou l’accueillir, en faire grandir tous les germes de vie ? Ni Dieu, ni le Christ pour un chrétien, ne fera notre tâche à notre place.

Il nous faut habiter le monde de telle sorte qu’il puisse être aussi une demeure pour Celui qui nous a créés à son image. C’est aussi une pensée qu’on trouve dans la tradition rabbinique. Nous sommes appelés à donner à l’Eternel une demeure ici-bas, et d’abord en nous-mêmes, et à faire une place à toutes les créatures dans un souci de justice et de bienveillance.

Laurent Ottavi

Etudiant en histoire, contributeur à Atlantico et Liberté Politique.