Catherine Chalier est philosophe, spécialiste d’Emmanuel Levinas, auteur d’une œuvre qui croise philosophie et judaïsme. Elle a notamment publié Transmettre de génération en génération aux éditions Buchet Chastel. Elle estime que la perte de la transmission sous l’effet de plusieurs grandes ruptures historiques dont celle de mai 68 et sous celui des nouvelles technologies nous voile la lumière de l’espérance, laquelle ne peut naître que de la mémoire de ce qui nous a précédé.

Découvrez la seconde partie de cet entretien, laquelle est consacrée à la relation entre l’homme et la nature.

Comment définissez-vous la transmission ?

La transmission commence par la conscience que des générations nous précèdent. Elles nous lèguent un héritage de mots, d’idées, de pensées, et d’expériences et c’est à nous ensuite de les faire fructifier. Elles nous donnent des symboles, des images qui nous permettent de vivre, de faire notre chemin, quitte à nous en séparer sur tel ou tel point.

Elle commence évidemment d’abord par les récits et les paroles que des parents racontent et disent à leurs enfants. Les enfants sont demandeurs de récits ! C’est très important pour eux tout d’abord concrètement parce qu’un récit apprend à se situer dans le temps (un avant, un après) et à déchiffrer un peu ses émotions par exemple, et symboliquement parce que cela inscrit ces enfants dans une lignée, familiale, culturelle. Dans le texte biblique, on dit toujours sous différentes variantes « Et tu raconteras à tes enfants ». L’enfant est pris dans un réseau de paroles qui le précédent et vont l’habiter, mais il les reçoit au risque de sa liberté, ce n’est donc pas un endoctrinement (même si certains confondent transmission et endoctrinement). La transmission inscrit un enfant dans une chaine symbolique, qui va le nourrir et lui permettre d’avoir des repères dans sa propre culture, de prendre du recul, de juger.

Catherine Chalier

Catherine Chalier

Dans transmission, il y a « mission ». La transmission implique-t-elle nécessairement la responsabilité, par rapport aux générations à venir mais aussi celles passées ?

La transmission implique de constituer un lien de vie entre les générations passées et celles qui suivent. Souvent, dans la tradition juive, on dit qu’Abraham, Isaac et Jacob (et les autres personnages de la Bible) sont des « signes » pour leurs enfants, ce qui signifie qu’ils contribuent à nous aider à déchiffrer l’énigme de nos propres vies.

Nous avons dans les textes religieux un trésor de signification qui peut nous aider à penser notre propre humanité. C’est ce trésor qu’il s’agit de transmettre du passé vers le présent et vers le futur. C’est une manière de faire participer le passé à notre présent. Quand on ouvre une page du Talmud, c’est toujours un dialogue très vivant, très animé, à travers le temps et à travers les âges, jamais une soumission à une autorité.

Quand on transmet une tradition, c’est comme si ces Anciens continuaient de nous habiter et à nous faire vivre. Il ne faut pas réduire un texte à un objet d’investigation scientifique, auquel cas on garde la maîtrise et donc il n’y a pas vraiment de transmission. On peut lire les grands textes, religieux ou non, pour les interroger avec nos questions issues de notre présent et ainsi ces textes continuent à vivre en nous, à se révéler autrement que ce que l’on croyait de prime abord.

La transmission se porte mal dans les sociétés occidentales. Les teneurs de la déconstruction considèrent la transmission comme un enfermement, et qu’il est préférable d’attendre que l’enfant puisse faire ses propres choix. Est-ce une erreur ?

Pour déconstruire, il faut déjà avoir reçu. Si ce qui nous est transmis est un bagage de sens et plus généralement de culture qui permet de se sentir partie prenante de cette même culture, c’est indispensable ! Sous prétexte aujourd’hui de ne pas transformer la transmission en emprise sur les esprits, on ne transmet pas : on privilégie l’acte d’apprendre librement.

C’est une aberration ! Il ne faut pas, bien entendu, transmettre sur un mode dogmatique ou terrorisant ; il ne faut pas que cette transmission cherche à sidérer, mais l’adage du choix ultérieur est absurde. On ne peut pas choisir une tradition de pensée qui donne sens à sa vie aussi simplement qu’on choisit n’importe quel produit dans un supermarché ! Il faut d’abord être porté par elle, quitte à faire ensuite un chemin différent que celui qu’elle semblait nous indiquer. Ne rien transmettre, c’est transmettre un abandon.

Toutes les disciplines ne sont pas atteintes au même titre cependant par l’absence de transmission : il s’agit surtout des œuvres qui constituent ce qu’on appelle « les humanités » et les grandes traditions spirituelles. Par contre, je remarque une confiance absolue dans les sciences. On pense qu’elles vont suppléer à cette absence de transmission qui touche les « humanités.

Quelles sont les principales causes de la perte de transmission ?

Je crois que les nouvelles technologies sont une cause majeure (pour ce qui concerne notre présent). Certains professeurs qui se servent des nouveaux outils numériques (et pourquoi pas ?) pensent que ceux-ci peuvent se substituer à la transmission qui requiert patience, décentrement de soi, écoute. Les élèves sont invités à se servir de leurs tablettes et autres outils électroniques pour « actualiser » immédiatement ce qu’ils viennent d’apprendre, ou bien encore sont incités à apprendre par eux-mêmes.

Avoir tout tout de suite, c’est tuer la part du désir. Et se perdre dans un tourbillon.

Ce qui manque alors, c’est de permettre aux élèves d’avoir un ancrage ailleurs, dans un lointain, qui leur permettrait d’apprécier cette fameuse actualité, de la juger, d’avoir l’esprit critique plutôt que de se laisser prendre par un flot d’images et de pseudo paroles. Ils sont perdus, pris eux-mêmes par ce flot. L’impatience, le vertige de la vitesse vont ici de pair avec l’échec de la pensée car une pensée en clic n’en est pas une. Attendre, c’est une bonne chose, cela fait naître notre désir, le fait grandir, le fait murir. Avoir tout tout de suite, c’est tuer la part du désir. Et se perdre dans un tourbillon.

La deuxième grande cause, pour la France, est la rupture de mai 68.

Qu’entendez-vous par là ?

La génération de mai 68 a rejeté l’héritage reçu par ses aînés, on peut certes en comprendre certaines raisons que je n’évoquerai pas ici, mais le résultat sur les générations suivantes fut qu’elles furent éduquées dans l’idée qu’il ne fallait pas les influencer, qu’elles choisiraient plus tard. Ce dont nous avons déjà parlé. C’est particulièrement marquant pour les grandes traditions religieuses. L’enfant devrait, dit-on, être autonome et choisir plus tard si l’une d’entre elles lui convient. Le résultat est une immense ignorance, un immense oubli qui s’ignore comme tel et ne se vit donc pas sous un mode nostalgique généralement.

Quelles conséquences peuvent avoir l’absence de transmission dont vous avez parlé ?

J’ai perçu ces conséquences à l’Université, mes étudiants ignoraient largement ces grandes traditions, ce qui est un handicap fondamental pour apprécier la plupart des textes de philosophie et de littérature, comme les œuvres artistiques. Mes étudiants ne connaissaient pas ce qui unit et sépare judaïsme et christianisme par exemple. Pourtant, Pascal a été une année au programme de l’agrégation de philosophie. Or si vous ne connaissez pas le christianisme, vous ne comprendrez rien à Pascal !

Je pense aussi que beaucoup de familles souffrent de la perte de la transmission. Rien ou si peu est proposé aux jeunes gens qui sont dans une quête de sens. On le voit de manière tragique avec les conversions à l’Islam et les départs en Syrie. Cette jeunesse n’est pas forcément dans une misère sociale mais elle est dans une misère spirituelle et symbolique très forte.

Je pense aussi que beaucoup de familles souffrent de la perte de la transmission. Rien ou si peu est proposé aux jeunes gens qui sont dans une quête de sens. On le voit de manière tragique avec les conversions à l’Islam et les départs en Syrie. Cette jeunesse n’est pas forcément dans une misère sociale mais elle est dans une misère spirituelle et symbolique très forte. Elle est prête à s’accrocher à n’importe quelle certitude forte, fût-elle des plus perverses et quitte à en mourir, pourvu qu’elle donne un sens à sa vie. Cet aspect-là de la tragédie devrait être mieux pris en compte.

C’est peut-être aussi un moyen pour ces jeunes de trouver une perspective. Quel lien faites-vous entre mémoire et espérance ?

Les textes anciens peuvent nous éveiller, nous réveiller, relancer notre espoir quand il s’enlise. On va relire telle ou telle parole pour qu’elle reprenne vie en nous et qu’elle nous relance dans la vie. Si on pense qu’il n’y a pas de lien entre mémoire et espoir, cela signifie que l’espoir commence seulement avec nous. Or je pense qu’il prend racine dans ce qui nous précède, dans les paroles qui nous habitent. Il y a des paroles qui vivent en nous.

Les textes anciens peuvent nous éveiller, nous réveiller, relancer notre espoir quand il s’enlise.

C’est le sens de ce que, dans la Bible, on appelle la bénédiction, la bonne parole qui nous habite. Tout enfant humain a besoin d’au moins une bonne parole qui lui donne de l’élan pour vivre. L’espoir n’est pas affaire de volontarisme, mais pour le vivifier il faut que cela vienne de plus loin, d’une antériorité.

Laurent Ottavi

Etudiant en histoire, contributeur à Atlantico et Liberté Politique.