Alors que la crise agricole ravage toujours davantage nos campagnes, Lucile Leclair et Gaspard d’Allens, 25 ans chacun, ont passé un an à sillonner la France à la rencontre des « néo-paysans ». Qui sont-ils ? Issus de milieux divers que rien ne destinait à l’agriculture, ils ont pour seul point commun d’avoir tout quitté pour rejoindre bétail et charrue. Les deux baroudeurs nous les font découvrir dans un livre qui, au-delà d’une galerie de portraits attachants, s’apparente à un véritable manifeste pour une vie enracinée. Entretien

Qu’est-ce-qui pousse un jeune diplômé de Sciences-Po, après un passage dans un ministère, à effectuer le tour de France des néo-paysans ?

Ce n’était pas tant pour écrire sur les trajectoires de vie des néo-paysans que d’aller moi-même vers une vie plus enracinée. J’ai un bac+5  mais qu’est ce que j’ai dans les mains ? Qu’est ce que je sais faire ? J’étais déconnecté avec l’amère impression d’être hors-sol.

Comme d’autres amis devenus charpentier, menuisier ou boulanger après des études en master, je voulais apprendre à faire : mon pain, mon fromage, l’agnelage,  mon vin…  Aujourd’hui, le travail manuel est complètement dévalorisé, pourtant c’est quelque chose de noble.  Il y a une beauté dans le travail du vivant. Comme le dit Jean Jaurès, « nous devons apprendre à être philosophe et praticien ».  Les gestes agricoles permettent aussi d’incarner ce que j’ai envie de porter idéologiquement et politiquement.

Avant d’écrire des reportages, on voulait d’abord tisser des amitiés un peu partout en France, prendre le temps dans chaque ferme. Vivre avec les gens. Le carnet dans la poche et les mains dans  la terre.

Il s’agissait aussi de mieux connaître notre territoire et sa diversité. Le paysan est celui qui façonne le paysage et aujourd’hui, face aux logiques de métropolisation, ces paysages sont menacés. La ruralité se meurt dans le désert agro industriel. Avant, j’étais chargé de mission au ministère de l’égalité des territoires et peu de choses ont été portées politiquement sur ce sujet. Dans les hautes sphères, on s’intéressait surtout à la fracture numérique mais  cela ne me semblait pas  si fondamental…  Pour que nos campagnes restent vivantes on a d’abord besoin de recréer une économie rurale, paysanne, et artisanale.

A titre d’exemple, quelle rencontre s’est révélée la plus marquante ?

Il est difficile de répondre car on a été frappés par la diversité et la richesse des rencontres. Avec chacun, on a vécu énormément de moments… et toujours dans des fermes très différentes.

Et avec qui par exemple ?

Valère en Ardèche. Ancien ouvrier du textile, aux 3/8, dans les environs de Grenoble, il décide de devenir éleveur de chèvres. Il en avait assez des cadences infernales, de pointer à l’usine et d’être fliqué. Il a voulu devenir « son propre patron » et possède désormais une trentaine de chèvres. Bien qu’il produise son fromage et vive de son travail, les organismes agricoles, FNSEA en tête, affirment qu’il n’est pas « un vrai agriculteur » car il a moins de chèvres que la norme… Aujourd’hui, il est le seul éleveur du village de Blaizac. Il vit de la campagne et il la fait vivre alors que les autres habitants prennent la voiture le matin pour aller travailler en ville. C’est lui qui lutte contre l’enfrichement du territoire.

Valère est parti à la campagne pour la liberté. Comme écrit Charbonneau : « La liberté est née dans les villes, mais maintenant pour vivre, elle est obligée d’en sortir». Or, il est confronté aux dérives industrialistes de l’agriculture. On lui demande de boucler électroniquement ses bêtes, de les gérer à travers un écran grâce à une puce RFID … mais Valère n’a pas fait ce chemin d’aller à la terre pour pointer ses propres chèvres ! Cela fait écho à son ancienne vie d’ouvrier. Il a quitté un monde urbain pour une campagne industrialisée et s’oppose maintenant à ces deux dérives. Les néo-paysans ont plein de rêves mais se retrouvent dans une campagne à mille lieues de leurs fantasmes… La campagne est détruite par le productivisme. 200 fermes disparaissent par semaine. On compte 600 suicides en 2015, causés notamment par l’endettement qui a presque triplé en 30 ans.

Ces néo-paysans viennent d’horizons très variés. Pourtant, un point commun les réunit : ils se définissent largement comme « néo-paysans » et non comme « néo-agriculteurs ». Est-ce que cette nuance sémantique explique le refus de la dérive productiviste à laquelle vous faites allusion ?

Nuance sémantique essentielle ! Les néo-paysans s’installent à rebours de l’agriculture industrielle. L’agriculteur contemporain a perdu son autonomie. Il est devenu « un fournisseur de matière première à l’export », il extrait du « minerai » (la viande selon la terminologie de l’industrie agro-alimentaire NDLR), il est un simple maillon dans une chaîne qu’il ne maîtrise plus. L’endettement est une arme, un contrôle social, car le créancier ne détient pas seulement une dette mais aussi un mode d’existence. Elle oblige à aller vers une certaine façon de produire et maintient donc l’agriculteur dans un dimensionnement économique. En perdant le contrôle de ses moyens de production, il se prolétarise.

A partir du moment où l’agriculteur est devenu un entrepreneur, il a perdu son autonomie. Concomitamment, c’est dans les années 60 que les aides sont devenues aussi importantes dans le revenu. Selon les chiffres du journal Le Monde, 98% du revenu est lié aux aides. A la fois, on parle d’entrepreneur et on défend le libéralisme mais paradoxalement, le système est sous perfusion.

A l’inverse, les néos-paysans se réapproprient et réinventent la figure du paysan. Ils n’exploitent pas la terre mais la valorisent. Leur installation, ce n’est pas une entreprise, c’est une ferme. Le paysan tient le pays et est tenu par le pays. Il incarne cette ambivalence. Julien, éleveur de cochons en plein air dont nous parlons dans le livre, trace une continuité entre sa production alimentaire, le lien social  qu’il créé et la défense d’un écosystème, d’un territoire. Grace aux circuits courts, aux animations pédagogiques ou culturelles, la ferme n’a pas seulement une finalité productive mais aussi sociale et écologique.

Peut-on parler de véritable fait social, de lame de fond, ou s’agit-il d’un phénomène isolé, comme celui des hippies devenus bergers dans les années 70 ?

Dans les années 70, il s’agissait d’une contre culture communautaire. Il y a eu une vague, un cri libertaire, qui est resté somme toute assez éphémère. Aujourd’hui, le phénomène s’enracine. Nous écrivons que  les néo-paysans représentent 30% des nouveaux agriculteurs. Il s’agit en fait de 40% en 2015 selon les dernières statistiques du ministère de l’agriculture, soit deux fois plus qu’il y a 10 ans. En outre, 90% des néo-paysans sont toujours installés après 10 ans d’activité. Le renouvellement de la population agricole passe donc par eux.

Nous écrivons que  les néo-paysans représentent 30% des nouveaux agriculteurs. Il s’agit en fait de 40% en 2015 selon les dernières statistiques du ministère de l’agriculture, soit deux fois plus qu’il y a 10 ans

C’est un fait social car il interroge tout ce que nous vivons actuellement dans le monde urbain. Bien qu’il soit invisibilisé et non représenté, on ne pourra plus l’ignorer face à la déchéance du monde agricole. On connaît l’ouvrage célèbre d’Henri Mendras « La Fin des Paysans » (1970), mais aujourd’hui nous vivons plutôt la fin des  exploitations familiales de type conventionnelle. Dans 10 ans la moitié des agriculteurs partiront à la retraite, qui reprendra leur ferme ?

Les néo-paysans ont-ils une motivation politique ou militante ?

Ils ne sont pas forcément militants. On retrouve plutôt la tentation individualiste de l’oasis, de recréer une communauté à sa mesure avec un aspect familial fort. Beaucoup souhaitent bénéficier d’un cadre de vie agréable loin de l’asphyxie de la métropole, de sa frénésie, de sa violence. Les néo-paysans ont beaucoup de mal à interroger le monde qu’ils quittent et à se fédérer politiquement au sein d’un syndicat, ce qui explique leur relative invisibilité. Ils sont une minorité à être actifs politiquement. Le livre cherche à montrer qu’il s’agit d’un mouvement dont la conscience collective est encore en construction. Ces gens cherchent en outre à s’insérer dans un secteur où ils sont marginalisés par les agriculteurs actuels – ils sont appelés « hors cadre familial » (selon la nomenclature administrative NDLR).

Il n’y pas d’études statistiques sur la représentativité du mouvement néo-paysan. Avec Lucile, on a voulu montrer la diversité des attraits à la terre et les différentes façons dont les gens peuvent y aller : Peggy l’arboricultrice qui se voit comme une chef d’entreprise, les bergers urbains en Seine-Saint-Denis, les « zadistes » anticapitalistes etc. Ces derniers, même s’ils refusent l’étiquette de paysan, considèrent l’agriculture comme un prolongement du combat politique.
Plus généralement, on a toujours dit que l’ouvrier était l’acteur de la révolution sociale et aujourd’hui avec les enjeux écologiques, c’est le paysan qui se retrouve au centre de la lutte.

9782021297287
Les Néo-paysans, Seuil, février 2016, 12,00€. Ce livre est édité en partenariat avec Reporterre, le quotidien de l’écologie sur Internet.

Grégoire Deherr

Redacteur en chef de revuelimite.fr

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