Le libéralisme n’est si solidement ancré dans nos vies que parce qu’il nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Frédéric Dufoing démonte pour nous ces prétendues évidences. Première entrée de ce bêtisier libéral : le libre-échange.

Depuis plusieurs années, la « réussite économique » allemande est l’objet de toutes les passions médiatiques françaises. Les uns la montrent comme un modèle : bénéficiant d’un euro stable (puisque, notamment, les dettes et les budgets des membres de la zone euro sont contraints), donc fiable pour les transactions internationales, d’une politique de baisse du coût et de flexibilisation du travail qui a engendré des gains de productivité (les travailleurs gagnent moins et opèrent en flux tendu, c’est-à-dire quand on a besoin d’eux, ce qui réduit le coût de stockage et fait baisser les prix des marchandises produites), les Allemands ont effectivement mieux pu exporter leurs produits, d’ailleurs plutôt au sein du marché européen lui-même. Les autres la vilipendent : non contentes de faire leur beurre sur le dos, les nerfs et la précarisation de leurs travailleurs, les entreprises allemandes ont de fait opéré un dumping social à grande échelle, donc créé du chômage dans les pays européens partenaires où elles exportent leurs produits et services, tout en interdisant, par le biais européen, des politiques d’aide (puisque les aides d’Etat sont interdites par l’UE) ou d’investissement publics, lesquelles induiraient des déséquilibres budgétaires, donc de l’inflation, ce qui minerait l’euro. Les premiers affirment donc qu’il faut faire comme l’Allemagne, les seconds qu’il faut une politique monétaire plus souple (pouvoir, si nécessaire, baisser la valeur de l’euro pour vendre plus facilement à l’étranger, se procurer des devises, rééquilibrer la balance commerciale), des budgets plus libres, histoire de laisser l’Etat investir dans des domaines prometteurs, et des salaires dignes de ce nom, en sorte de favoriser la consommation. Certains osent carrément évoquer des politiques protectionnistes qualifiées d’« intelligentes » (ce qui implique qu’à la base le protectionnisme est stupide et irrationnel), prenant en compte des données comme les effets des produits (et/ou de leur méthode de production) sur l’environnement ou encore les conditions de travail ou salariales des travailleurs. Et tous tombent d’accord sur le fait qu’il faut investir (notamment du point de vue éducatif) dans les « filières d’avenir » à haute valeur ajoutée, ce que l’on peut traduire par : les filières parasites (la publicité, la GRH) ou technologiques qui emploieront le plus de capitaux et le moins de gens possibles, l’essentiel étant laissé aux petites mains sous payées et taylorisées d’absolument partout dans le monde.

Le tout dans le tout, personne ne conteste la logique même du libre échange. Car le libre-échange est littéralement un tabou.

Le tout dans le tout, personne ne conteste la logique même du libre échange. Car le libre-échange est littéralement un tabou. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes victoires sophistiques du libéralisme culturel : avoir assimilé les échanges marchands et les échanges en général (économiques non monétaires mais aussi culturels), le tout (les échanges) se réduisant à la partie (les échanges commerciaux); selon la bonne vieille formule du darwinisme social, avoir assimilé la compétition entre sociétés (ou entreprises) et la collaboration entre sociétés ; avoir fait croire que pour obtenir ce que l’on ne peut faire soi-même, il faut passer par un échange marchand et monétaire ; et puis avoir passé sous silence, fait oublier que la fonction de toute organisation politique, de toute société, quelle que soit sa forme, c’est de pourvoir (autant que faire se peut et idéalement) aux besoins de ses membres de manière autarcique. Car, non seulement le libre échange efface l’un des aspects les plus fondamentaux d’une unité politique, mais, une fois appliqué, il l’interdit. Bien sûr, toute société dépend peu ou prou des autres ; mais dépendre ne veut pas dire être en compétition ou en rapport marchand, comme on le voit dans les phénomènes de symbiose.

Cette victoire intellectuelle du libéralisme est si criante que peu en perçoivent la perversité – en témoigne la dévotion sincère et généreuse des gens pour ce que l’on appelle le commerce équitable. Celui-ci consiste à rétablir un équilibre entre le consommateur et le producteur dans la transaction commerciale internationale : le consommateur dépense un peu plus, le producteur reçoit un peu plus. Si l’on excepte le fait que le consommateur, à revenu inchangé, devra diminuer une autre dépense pour payer l’augmentation de celle de l’échange équitable (donc payer moins un autre infortuné producteur) et que l’essentiel de ce que rapporte le produit ne revient généralement pas au producteur (l’emballage, le transport, le marketing, la distribution, etc. ne lui rapportent rien), c’est plutôt sympathique. Cependant c’est oublier que le commerce international est ainsi seul valorisé ; que le producteur doit vendre à l’étranger pour, de toute façon, être compétitif (il lui faut du matériel moderne, de l’essence, des engrais, etc. qu’il ne peut se procurer qu’à l’étranger et avec des devises étrangères) ; et que donc, il ne peut, ne doit pas consommer ce qu’il produit : il ne cherche pas l’autonomie, mais une dépendance plus agréable.

Inexorablement, inévitablement, le libre échange tire tout ce qui compte […] vers le bas et l’incertitude.

Cette victoire du libre-échange est d’autant plus étrange que celui-ci n’est absolument pas  rationnel, comme du reste l’ensemble des théories économiques, basée sur des postulats que l’ensemble des sciences humaines a depuis longtemps sévèrement remis en cause. La doctrine du libre échange est basée sur les écrits d’Adam Smith, la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo et la fameuse théorie HOS (celle de Heckscher, Ohlin et Samuelson) et de ses continuateurs, qui complexifie celle de Ricardo en intégrant la disponibilité des facteurs de production (capital ou travail).  Quand on présente les modèles du libre-échange, ils sont toujours globalement positifs : puisque, sans inquiétude des barrières douanières ou fiscales qui gène le jeu de l’offre et de la demande, chacun s’est spécialisé dans ce qu’il fait le mieux à bas coût et qui est demandé par les autres, chacun y gagne. Mais qui est ce « chacun » ? L’ensemble de la population ou une clique de patrons et d’investisseurs, ou encore l’Etat qui rétablit sa balance des paiements ? Et quel est ce « gain » ?  Des emplois ? Oui, mais combien eu égard à ceux qui sont perdus, où et dans quelles conditions, avec quelle qualité de vie, quels contrats, quels salaires, quelle dignité au travail ? Et puis avec quel bilan environnemental, quels rabais sur les exigences sanitaires ? Avec quel effet de standardisation sur la culture, les modes de vie, les relations sociales ? Aucune de ces questions n’est posée par ces modèles ; et les réponses, les conséquences catastrophiques effectives du libre échange sont justement ce que le globalement, le lissage par les chiffres économique, le produit national brut, etc. ne disent, ne montrent pas : pour les libéraux (et leur contrepartie de gauche), tout cela n’a aucune importance.

Inexorablement, inévitablement, le libre échange tire tout ce qui compte (les conditions de vie, les salaires de la majorité des travailleurs, la culture, l’environnement, les ressources) vers le bas et l’incertitude. Parce qu’un avantage comparatif, c’est toujours baisser le coût du travail (on baisse les salaires, on précarise les conditions de travail, on investit dans l’automatisation),  baisser le prix des ressources donc les faire disparaître (plus on les vend, plus on les (sur)exploite), baisser le contrôle sur les capitaux (donc favoriser les investissements là où se trouvent les autres avantages comparatifs), baisser les capacités des institutions de régulation (mitiger ou écraser les possibilités publiques ou communautaires de réagir aux choix du marché), réduire la diversité socio-économique (on se spécialise dans la grande chaîne tayloriste internationale) ou la biodiversité  (on ne cultive ou ne laisse advenir que ce qui est commercialisable), réduire la culture à un étal touristique.

Si pour les libéraux, la liberté politique se termine là où commence celle d’autrui, la liberté des échanges commence là où, précisément, se termine, pour autrui, toutes les autres libertés.

Frédéric Dufoing

Frédéric Dufoing est philosophe et politologue de formation. Il est l'auteur de L'Ecologie radicale, Infolio, 2012 et de Vers un écologisme chrétien, Mediaspaul, 2017.

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