La sortie conjointes de deux essais  sur Foucault et Beauvoir  par François Bousquet et Marie-Jo Bonnet offre l’occasion à Eugénie Bastié de dresser le portrait de ces deux faux-rebelles.

Chaque époque a les idoles qu’elle mérite. Elle laisse croupir des gloires jadis éphémères, et érige en saints les damnés d’hier. Beauvoir et Foucault sont des icones qui ont la peau dure. Déjà en leur temps, ils figuraient en haut de l’affiche, l’une tenait le haut du pavé existentialiste avec son compagnon Sartre, l’autre avait sa chaire au Collège de France. Aujourd’hui, le Deuxième sexe est devenu le petit livre rouge des féministes de tout poil, tandis que l’auteur de Surveiller et punir hante les couloirs des facs de socio.

Deux essais viennent à point nommé briser ces fétiches galvaudés qui colonisent la pensée contemporaine. « Putain » de Saint Foucault, écrit par François Bousquet, talentueux rédacteur en chef de la Revue Eléments est un pamphlet impitoyable, écrit d’une langue féroce et précise, qui démonte le mage noir des sciences-sociales et vient rappeler qu’il fut l’idiot utile du marché sans lois.

Simone de Beauvoir et les femmes, écrit par Marie-Jo Bonnet, ancienne activiste du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) et historienne est une dissection rigoureuse et documentée sur les rapports de l’icône des féministes et son sujet d’étude : les femmes.

Simone de Beauvoir, féministe à Saint-Germain des Près

simone-de-beauvoirDe la lutte féministe, Marie-Jo Bonnet affiche tous les galons : fondatrice des Gouines rouges, groupuscule lesbien, et militante historique du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), elle a été de tous les combats, depuis mai 68. Sauf un, le dernier : dans Adieu les rebelles, paru en 2013, elle affirmait son opposition au mariage pour tous, ainsi qu’à la PMA et la GPA. Si l’époque a changé, hérissant au pinacle les rebelles d’hier, Marie-Jo est restée la même, étalon de la transgression dans un monde où celle-ci est devenue la norme. Dans Simone de Beauvoir et les femmes, elle déboulonne une statue devant laquelle les féministes se prosternent sans recul critique depuis 65 ans, date de la parution du Deuxième sexe. Un livre, selon Marie Jo Bonnet « prétendument féministe », et même « misogyne », qui dresse un portrait effroyable de la condition féminine.

A longueur de pages, citant la correspondance et les écrits de la philosophe, elle décrit une « janséniste du féminisme », narcissique et manipulatrice, qui, tout faisant de la cause féministe un rempart vers la gloire- elle qui fut longtemps dans l’ombre de Sartre- méprisait les femmes qu’elle fréquentait. Bonnet décrit les nombreuses relations amoureuses lesbiennes qu’elle eut au cours de sa vie, mais qu’elle n’osa jamais assumer. Car « son objectif n’est pas de contester la norme hétérosexuelle, mais de déconstruire le mythe de la féminité ».

Simone de Beauvoir était l’exception vivante de la thèse aride qu’elle formulait dans le Deuxième sexe, celle d’une femme asservie à l’homme dans toutes les faces de sa vie et dans toutes les sphères, et qui n’avait possibilité de s’affranchir qu’en « s’assimilant à eux ».

Une page surprend au milieu du récit. Bonnet y oppose deux femmes. Deux Simone. Beauvoir et Weil. Elle avaient le même âge, venaient à peu près du même milieu, se sont croisées, à La Sorbonne (où Weil arriva première à la licence de philosophie, juste devant…Beauvoir). Mais note Marie-Jo Bonnet, « Simone Weil a parcouru le chemin inverse du sien en se convertissant au christianisme… elles n’ont pas le même rapport à la société. L’une veut s’y affirmer femme singulière dans la société des hommes, l’autre travaille à redonner de la valeur à ceux qui sont au bas de l’échelle sociale ». Le souci de l’éternité, voilà « la différence avec une Simone de Beauvoir qui se définit comme une intellectuelle, et la lucide Simone Weil qui entreprend un ‘effort de pensée’ pour construire une échelle de valeurs appuyée sur l’éternité »

Bonnet lit dans Beauvoir « le mouvement d’une pensée angoissée dominée de la perte de l’éternité ». Cette perte de l’éternité conduit à un refus sans fin des limites, qui s’épuise dans un désir de domination d’autrui. « Je rêvais d’être ma propre cause et ma propre fin», écrit Beauvoir au début de ses Mémoires. « Devenir sa cause, quelle puissance quasi divine ! Devenue aujourd’hui le rêve de nombreux parents homosexuels qui demandent aux biotechnologies de suppléer l’absence de partenaires hétérosexuels en achetant du sperme ou le ventre d’une femme pauvre » commente Marie-Jo Bonnet. Souhaitant renverser la société bourgeoise et le patriarcat, Beauvoir sera l’idiote utile de la société consumériste. Un point commun avec Michel Foucault.

Michel Foucault, chantre libéral-libertaire

foucault56Dans « Putain » de Saint Foucault, François Bousquet entreprend, d’une plume agacée, l’ « archéologie d’un fétiche » devenu « le gourou de Judith Butler, de la Gay Pride et des pédagogues » et « l’évangéliste des minorités ». Bref, le théoricien absolu de la postmodernité. Le soixante-huitard a patiemment déconstruit avec une méticulosité presque maniaque tout le vieux monde et son cortège de normes, et de pouvoirs. Il est le premier à vouloir « déplacer le curseur du social vers le sociétal dans une épiphanie de l’individu libéral ». Apôtre sans relâche d’une « minoritocratie » (Bousquet), qui abandonne la lutte sociale pour les « damnés de la terre », « vénériens, débauchés, dissipateurs, homosexuels, blasphémateurs, alchimistes, libertins ». Un déplacement qui aboutira dans la synthèse terra-novienne : préférer le lumpen-prolétariat des marginaux plutôt que celui des exploités, les immigrés et les transsexuels aux ouvriers et aux chômeurs.

En cela, Foucault est le prophète du « nouvel âge trans » « de notre Apocalypse molle et siliconée ». Mais Bousquet met en avant un aspect méconnu de la pensée de Foucault, malgré le dernier livre de son inénarrable disciple Geoffroy de Lagasnerie La dernière leçon de Michel Foucault : les liens qu’entretient la pensée de Foucault avec le système néolibéral. Le philosophe de Vincennes, qui abhorrait le dinosaure communiste,  voyait d’un bon œil la « société libérale avancée de Giscard » car il percevait dans le néolibéralisme une réjouissante promesse d’atomisation sociale. Dany Robert-Dufour avait déjà montré, dans La cité perverse, comment le sadisme libertaire et le capitalisme se nourrissaient mutuellement. Dans sa continuité, Bousquet fait de Foucault un mélange de Guizot et de Derrida, Frankenstein libéral-libertaire, bordant avec délices le lit sadien du capitalisme, où la jouissance et la perversion remplacent les limites et la frustration.

Érigeant l’anormal en norme, Foucault deviendra l’ « ange noir annonciateur d’un  no future postidentitaire », dont les écrits abreuvent désormais les études de genre et la pensée postcoloniale.

Modèles d’un monde sans modèles

Qu’ont en commun Beauvoir et Foucault ? Ils participèrent tous deux aux évènements de mai 68, sans en être les instigateurs. Ils apposèrent conjointement leurs signatures en bas d’une pétition pour abolir la majorité sexuelle (15 ans) en 1977. Ils défendirent tous deux l’ayatollah Khomeiny et la révolution islamique iranienne.

Mais, plus profondément, ils ont en partage un nihilisme sans rémission, un refus de limites et de la common decency. Un rejet des conventions, dont ils s’émancipèrent allègrement, avec un certain génie, il faut le dire, faisant de leurs trajectoires transgressives, le parangon d’une émancipation collective. Ils firent remonter au grand jour, dans les universités et les parlements, les backrooms de Californie et les chambres sordides des faiseuses d’anges.

De la « mort de l’homme » de Foucault au « on ne nait pas femme on le devient » de Beauvoir, c’est la même logique qui est à l’œuvre : un rejet radical de l’essentialisme, une déconstruction du donné, un passage du paradigme de l’exploitation à celui, plus flou, de la domination. Judith Butler et sa théorie du genre seront les enfants bâtards de ce couple infernal, la déconstruction de la féminité et la mise en avant des marges communiant dans l’exaltation du queer, et celle de l’indifférenciation sexuelle.

La bourgeoise féministe et l’homosexuel militant furent les faux rebelles de leurs temps. Ils renversèrent toutes les idoles, brisèrent tous les tabous, détruisirent toutes les conventions. Pour laisser régner, en maître le marché néolibéral, et son cortège de pilules, de gestation pour autrui, de corps interchangeables et de désirs publicitaires.
Mais le plus amusant dans l’affaire est que ces déconstructeurs soient devenus des idoles à déconstruire. A la terrasse du Flore, place Sartre-Beauvoir, le prix du café crème n’est abordable que pour les touristes russes et chinois. Foucault, lui, a rejoint la reliure dorée de la Pléiade. Pauvres idiots utiles d’un système qu’ils prétendaient combattre, ils ignoraient ce que Péguy avait compris bien avant eux : dans le monde moderne, « seule la tradition est révolutionnaire ! ».

 

Electre_978-2-36371-141-0_9782363711410« Putain » de Saint Foucault- archéologie d’un fétiche, François Bousquet, Pierre-Guillaume de Roux

 

2_9782226316714-1-75Simone de Beauvoir et les femmes, Marie-Josèphe Bonnet, Albin Michel

Eugénie Bastié

Rédactrice en chef de Limite (Politique)
Journaliste au Figaro