Dans le numéro 14, nous publiions une vaste enquête sur la récession sexuelle. Une de ses conséquences particulièrement visibles est le succès grandissant des sites pornographiques. Promesse de plaisir immédiat et consumérisme numérique sur fond d’exploitation économique, Aphrodite s’est lancée dans le show business. Ici on exploite les fantasmes, les femmes et les enfants pour combler la misère affective à coup de fiction, d’addiction et de pollution. Résultat : la domination masculine étend son emprise.

Autrefois cantonnée à des cinémas, des sex shops et quelques kiosques à journaux, la pornographie travaille désormais en freelance. Grâce à Internet, il suffit d’avoir un téléphone portable et une connexion internet, droits ô combien fondamentaux en 2019, pour entrer dans le monde fascinant de la sexualité en ligne. En 2006, 1 recherche sur 5 sur Google concernait la pornographie[1]. En 2008, le mot « porn » se situait dans le top 5 des mots les plus recherchés pour les enfants de moins de 18 ans et au 4e rang pour les enfants âgés de 7 ans et moins[2]. En 2016, ce sont 91 980 225 000 vidéos qui ont été visionnées sur PornHub, soit 12 vidéos pour chaque personne dans le monde.

Or les corps voluptueux de Lisa, Mia et Kim ne parviennent pas à nos yeux par la magie d’Internet. Tout comme la pornographie, le Cloud est une fiction. C’est une réalité faite de câbles en cuivre et de fibres optiques, sillonnant terre et mer pour satisfaire notre voyeurisme, et de data centers bouillonnants qui peinent à stocker la masse croissante de ce que l’on pensait immatériel. Plus de 7 % de la consommation mondiale d’électricité est nécessaire pour alimenter le secteur informatique, qui à lui seul produit autant de gaz à effet de serre que l’avion.

Une violence systémique

Réduites à de simples objets sexuels, les actrices porno sont toujours disponibles et satisfaites, quoi que leur fasse subir leur « partenaire » sexuel. Comédie grotesque et tragique où le consentement est absent et le respect inexistant. Au contraire, la pornographie ne dépeint que l’exaltation de la puissance et de la domination masculine sur un corps mis à nu. Osons citer Montesquieu dans un article sur la pornographie, « c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Sans surprise, la quasi-totalité des « scripts » pornographiques est basée sur des schémas de violence et d’humiliation envers les femmes. Une analyse des 50 vidéos pornographiques les plus populaires a ainsi constaté que 88 % des scènes sexuelles contenaient des violences physiques, 49 % des agressions verbales et que dans 95 % des cas la réponse des femmes était neutre ou exprimait du plaisir[3].

Véritable porte-drapeau de la culture du viol, la pornographie offre une vision de la sexualité où la violence est une expression du désir et où le consentement est accessoire. Sous couvert de dépeindre une fiction, le viol est ainsi banalisé et enjolivé. Sans surprise, d’après une étude américaine de 2010, 73 % des femmes victimes de violence et de viol domestiques avaient un partenaire consommateur de pornographie[4]. Concernant les cas de pédophilie, le lien ne pourrait être plus explicite : 92 % des délinquants sexuels possédaient de la pornographie infantile[5]. Une réalité qu’aucun gouvernement ne nie. Cependant, tous hésitent à s’emparer de la question, tant il est difficile de réguler les contenus qui circulent sur internet.

Comment la réguler ?

Le Royaume-Uni a prévu d’interdire l’accès aux sites pornographiques aux personnes de moins de 18 ans, par la mise en place d’un système de vérification de l’identité. Cela concerne tant les sites qui tirent un bénéfice sur la vente du visionnage de contenu pornographique que les sites gratuits comme PornHub et YouPorn, qui génèrent des revenus grâce aux publicités. Les grands géants que sont Twitter, Facebook et Snapchat réussissent à passer entre les mailles du filet, puisque la loi ne concerne que les sites comprenant plus d’un tiers de contenu pornographique. Les plateformes concernées ont ainsi la liberté de choisir leur façon de vérifier l’âge des internautes : par l’intermédiaire d’un téléphone portable, d’une carte de crédit, d’un numéro de passeport ou encore d’un permis de conduire. Cette vérification est opérée par une entreprise « tierce », comme AgeID. Ceux qui ne voudraient pas s’identifier sur Internet peuvent acheter un bon d’achat dans un des points de vente au Royaume-Uni, pour un coût de 4,99£ (5,80€). Une initiative similaire est portée actuellement en Espagne par la benjamine du parlement, la socialiste Andrea Fernández. Elle est animée par la conviction « qu’un garçon ou une fille qui n’a jamais eu d’expérience sexuelle puisse voir toutes sortes de sexualités misogynes sur Internet est grave » [6].

Du côté français, l’heure n’est encore qu’aux déclarations d’intention. Selon Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, « on ne peut pas laisser des enfants pré-pubères et des jeunes adolescents avoir comme seule représentation de la sexualité une représentation issue de la pornographie ». Pour Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État au Numérique, une solution serait d’instituer un « tiers de confiance » pour restreindre l’accès à la pornographie aux seules personnes majeures : « le tiers de confiance, c’est un site Internet à qui vous prouvez que vous êtes majeur. Vous allez lui envoyer votre pièce d’identité et dire : « je suis bien Mounir Mahjoubi et j’ai plus de 18 ans ». Sauf que le site porno, lui, n’aura à aucun moment d’informations sur qui vous êtes. Il aura juste eu ce qu’on appelle un « token », un « carton » qui dit : « cette personne est bien majeure » et il vous laisse accéder à ce que vous voulez. On sépare celui qui contrôle l’identité, de celui qui sait que vous êtes majeur, ou non ».

Une mesure timide qui sera facilement contournée par des adolescents futés, mais des déclarations importantes qui reconnaissent la nocivité de la pornographie auprès des plus jeunes. Dans le monde des adultes, l’on crie déjà à la violation de la liberté d’expression et du droit à la vie privée en ligne. On touche là à un débat essentiel du développement d’internet, entre une régulation qui doit permettre aux lois des pays de s’appliquer et une liberté qu’il s’agit de préserver. Le débat est encore plus vif lorsqu’il s’agit de la consultation de sites pornos, une activité implicitement acceptée par la majorité des personnes, mais dont chacun défend le caractère anonyme, car beaucoup la considèrent encore comme immorale.

Les tribulations d’une interdiction partielle forcément imparfaite font en réalité perdre un temps précieux au seul moyen efficace d’empêcher que grandisse le règne du prono : l’éducation. Scolaire ou familiale, elle doit valoriser la sexualité comme un acte d’amour et de respect mutuel et dénoncer les artifices de l’industrie pornographique, illustrer son caractère purement fictionnel et mensonger.

 

 

[1] Maryam Kamvar and Shumeet Baluja, “A large scale study of wireless search behavior: Google mobile search.” CHI 06: Proceedings of the SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems (2006): 701-709.

[2] Maggie Hamilton, “Groomed to Consume Porn: How Sexualized Marketing Targeting Children,” in Big Porn Inc., edited by Melinda Tankard Reist and Abigail Bray, 16–24. North Melbourne, Australia: Spinifex Press, 2011.

[3] Silvia Bonino, Silvia Ciairano, Emanuela Rabagliette, and Elena Cattelino, “Use of Pornography and SelfReported Engagement in Sexual Violence among Adolescents,” European Journal of Developmental Psychology 3, no. 3 (2006):265-288.

[4] Mary Anne Layden, “Pornography and Violence: A New Look at the Research,” in The Social Costs of Pornography, edited by James R. Stoner Jr. and Donna M. Hughes, 57–68. Princeton, New Jersey: Witherspoon Institute, 2010.

[5] Najat M’jid Maalla, “Report of the Special Rapporteur on the Sale of Children, Child Prostitution and Child Pornography,” A/HRC/12/23 Human Rights Council, Geneva, 2009.

[6] https://www.equinoxmagazine.fr/2019/06/07/une-loi-pour-une-restreindre-la-pornographie-en-espagne/

Bénédicte Colin

Chercheur associée à l'ECLJ

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