Vous avez des amis qui fantasment la vie paysanne ? Pour que leur « retour à la terre » ne soit pas un nouveau crash, offrez-leur La Vie simple de Jean Rivière. Ce livre, publié en 1969 mais récemment réédité, ne les découragera sans doute pas, bien au contraire, mais il les décillera. Voici, en ces temps d’affabulations, une œuvre salutaire et belle.

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Jean Rivière, La Vie simple, Éditions du CVRH, 12 euros, 284 pages.


« La vie ordinaire est de marcher sur terre et de regarder le ciel. »

Il se serait appelé Jean de la Rivière, tout le monde eût trouvé cela naturel. Mais Jean Rivière n’est pas un fabuliste, un imaginatif, c’est un poète-paysan, laborieux et lucide. Il nous a laissé en héritage un livre singulier, fruit d’un long labeur et d’une méditation patiente : La Vie simple.

A croire que les Jean de plume ont tous un nom de nature : après Racine, après La Fontaine (il est vrai qu’il y a aussi, au XVIIe siècle, Corneille et La Bruyère), voici, surgi du marais poitevin et des dernières heures de la paysannerie française, Jean Rivière, Jean de Vendée, Rivière le Vendéen.

C’est de fait le Centre vendéen de recherches historiques qui a eu l’heureuse idée de republier La Vie simple, recueil d’aphorismes dont on savoure le parler paysan, explicité par un lexique bienvenu, entre la brabant qu’on tire et l’écot qu’on retire.

Plus profondément, ce livre est défini par son auteur comme le « débat d’un cœur qui cherche à se soutenir », un « effort de la vie intérieure pour prendre en charge la vie extérieure », « un essai pour soulever le fardeau humain » et « se mettre en présence des fins dernières ». Quelque part entre Henri Vincenot le Bourguignon et Gustave Thibon l’Ardéchois – qui d’ailleurs lui rendit hommage et visite – Jean Rivière est un de ces poètes paysans ou, plutôt, de ces paysans poètes qui nous livrent une sagesse humble et rude, sans nul romantisme agraire, mais pleine de vie. Son livre explore, d’après lui encore, quelques unes de ces questions fondamentales qui taraudent l’humanité : « Quelle est la manière d’être heureux ? Comment se contenter ? Où trouver le courage […] d’accepter les limites ? »

Une lecture rapide laisse d’abord entrevoir, loin des fantasmes bucoliques qui exaltent souvent les néo-ruraux, une philosophie terre-à-terre, « sans affabulation », imprégnée d’un fatalisme parfois désarmant : « Tant de semences nous ont désobéi, tant d’animaux nous ont rudoyés, que notre humeur est endolorie. Et les femmes exquises qui nous assistent se privent en vain pour nous contenter. […] Elles ne comprennent pas pourquoi tant de bonheurs sont à l’ouvrage dans le monde, sans qu’il y en ait pour elles. » Bien que ce livre ait à l’époque rencontré un grand succès, on imagine qu’il n’a pas été lu très attentivement par tous ceux qui ont, après Mai 68, rêvé un exode urbain en forme de paradis artificiel : il est des retours à la terre, impréparés, qui ressemblent à des crash.

Pourtant, au-delà de l’ingratitude qu’a parfois la vie à la campagne, se laisse entrevoir une espérance indomptable et bienveillante : « J’insiste beaucoup sur l’effort, mais c’est un effort adapté à soi. Mon éthique de l’effort, en fait, est tendre : mets suffisamment de douceur en toi pour que, entre ton fardeau et ton épaule, il y ait comme quelque chose qui amortit », résume Rivière dans une présentation du recueil.

Ici, nul « goût de la nature, tel qu’il se conçoit dans des résidences secondaires », superficiel et exotique, mais une pensée à la fois enracinée et cosmique : « la société qui enserre l’homme est elle-même cerclée dans la nature, dans le cosmos ».

Et le paysan, à l’instar du prêtre, est celui qui fait se rencontrer la terre et le ciel, non parce qu’il les contrôlent, mais parce qu’il les connaît, non parce qu’il les maîtrise, mais parce qu’il les aime :

« Connaisseurs des mouvements souterrains, quand le vent tord et vrille la ramée, ils s’émeuvent du brassage des racines. Quand la sève monte sans murmure, ni frôlis, et que les frênes pointent au-dessus du roncier, ils saluent l’avancée des radicelles sous les écailles des roches. »

Ainsi La Vie Simple est-elle un magnifique hommage aux travailleurs de la terre dont notre vie dépend, encore et toujours, car ils nous nourrissent à force de sueur et de saison. Et nous, si fiers de notre start up nation, de notre capitalisme disruptif et de nos innovations énergivores, ferions bien de nous rappeler cette leçon : il n’est de vie humaine que cultivée, c’est-à-dire fondée sur l’amoureux et patient labeur.

« Heureux pour les aventuriers qu’il y ait des ravitailleurs. Heureux pour les distributeurs de richesses qu’il y ait des richesses amassées. Heureux pour l’avant-garde qu’il y ait une arrière-garde. »

On voudrait tout citer, tant ce livre regorge de pépites, mais pour en jouir au mieux, il faut se plonger complètement dans cette rivière au long cours, dans ce livre qui « redit ce qui se disait, il y a deux ou trois mille ans, sur le sol, la température, la force corporelle, la résistance des nerfs, la courte portée de notre volonté en travers de l’adversité », et pour lequel l’auteur lui-même nous dit qu’« il convient que le rythme de lecture soit lent ».

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la rédaction de Limite
Agrégé de lettres et professeur de français à Dreux