Fondateur du Collège supérieur, à Lyon (la citation qui ouvre l’édito de notre n°9, c’est lui !), Jean-Noël Dumont n’a jamais été mon professeur, mais celui de plusieurs de mes amis (et de ma femme, accessoirement). J’ai cependant eu la chance de le côtoyer régulièrement lors du lancement des Altercathos, jeune association qu’il a accompagnée avec beaucoup de sollicitude. Son dernier livre, publié au Cerf en avril 2017, vise justement à penser ce que doit être une « alternative catholique ». En voici quelques-unes des idées fortes.

La communion plutôt que le contrat

« Le mot « alternative » est né en Allemagne dans les milieux d’extrême gauche, écologistes et libertaires qui voulaient développer un « autre » lien social, une « autre » manière de consommer, de produire, de gouverner, de s’aimer. Ils n’ont pas manqué de prédécesseurs, par exemple dans les mouvements Hippie ou Provo. Un « alternatif » ne participe pas directement au concert politique, mais prend des initiatives et, en communauté, invente d’autres liens. Voilà deux mille ans que l’Église est « alternative ».

Un « alternatif » ne participe pas directement au concert politique, mais prend des initiatives et, en communauté, invente d’autres liens.

Ainsi commence le livre de Jean-Noël Dumont. Une « alternative catholique » se distingue en ce qu’elle se fonde, non sur un sentiment, mais sur un sacrement : la communion eucharistique. Tous les « alternatifs » ont en commun de chercher à vivre des rapports qui soient non pas de contrat (ou de communication), mais de communion, c’est-à-dire d’interdépendance et de don. Or les catholiques mettent au cœur de leur existence l’eucharistie, qui se vit comme une communion à la fois horizontale (avec l’assemblée des fidèles) et verticale (avec Dieu).

A la « mythologie » du « contrat social », « conclu entre des individus isolés et potentiellement hostiles », qui justifie la primauté de l’État, Dumont oppose la philia aristotélicienne, une alliance durable, sinon définitive. « Alors que dans le contrat, je prends des garanties contre l’autre, l’alliance est le geste par lequel je me lie, elle suppose la confiance réciproque. » Le mariage chrétien illustre bien cette gradation : « du contrat où chacun se garde, au serment où chacun se donne, au sacrement où Dieu appelle au Salut par la vie conjugale ».

Ni théocratie ni technocratie

Voilà de quoi envisager une « théologie politique » qui ne dérive pas en théocratie : « non pas construire une société à l’image de l’Église (construit-on d’ailleurs une société?) […], mais faire vivre au cœur de la Cité une communauté qui reconduit l’action à sa fin surnaturelle ». L’idée est de « repenser le lien social à partir du sacrement », en rendant présent, dans un monde saturé de signaux mercantiles, mais privé de sens, les signes alternatifs de la liturgie, « école complète de vie qui apprend à la fois à connaître Dieu et à tisser des liens communautaires ». L’idée est séduisante, mais si j’avoue avoir un peu de mal à saisir ses applications ordinaires, concrètes.

Deux tentations jumelles se voient en tous cas récusées : l’instauration d’une chrétienté « où l’accord soit général sur les mœurs et les valeurs chrétiennes » ; l’installation dans la marginalité en « contre-société », vitupérante et prophétique. Une troisième voie est tracée par Montalembert, inspirateur de la démocratie chrétienne : « l’engagement politique à découvert ». Mais c’est encore une autre voie, plus radicale, que Dumont nous invite à emprunter à la suite du théologien William Cavanaugh (cf. notre n°5), une nouvelle « théologie politique » qui consiste à s’affranchir de la suprématie de l’État : « L’Église comme communion, [lieu d’hospitalité et de liberté,] est elle-même le modèle et la source d’une vie politique réelle ». Ainsi, les croyants peuvent-ils contribuer à « donner la mesure de l’action » en « montr[ant] ce qui va toujours au-delà des questions qu’une technique peut résoudre ».

Les croyants peuvent ainsi contribuer non seulement à résoudre les difficultés, mais à leur donner leur sens ultime. Ainsi la « dignité » humaine implique un absolu impossible à relativiser.

Autrement dit, l’horizon métaphysique de nos existences est le meilleur antidote à la technocratie. Les croyants peuvent ainsi contribuer non seulement à résoudre les difficultés, mais à leur donner leur sens ultime. Ainsi la « dignité » humaine implique un absolu impossible à relativiser. « L’enfant issu de la tendresse n’est ni plus digne ni plus beau que celui qui naît de l’agression hideuse d’une brute. La valeur d’une vie ne se décide pas et ne dépend en rien des circonstances de son apparition : n’est-ce pas ce que dit le mot dignité ? » Ce qui change, c’est la manière dont la vie est accueillie : « Ce n’est pas une société du contrat réglée par des textes qui aidera la mère jusqu’à l’avènement d’un être unique et nouveau, il y faut la communion active d’une famille ou d’une communauté. »

« Un État fort est celui qui laisse la société libre. »

Encore faut-il que le pouvoir ne brime pas les personnes : « L’État fort n’est pas celui qui contrôle tout, mais au contraire celui qui est assez assuré pour laisser être d’autres formes de lien social. […] Lorsque l’État, captant toutes les loyautés, veut disperser les communautés vivantes, il ne reste plus que des individus, certes revêtus de droits mais peu portés à faire société. »

Ce n’est pas pour autant à un communautarisme catholique qu’invite Jean-Noël Dumont, bien au contraire : « Au IIe siècle, l’Epître à Diognète le faisait déjà remarquer : les chrétiens ont la même langue, la même nourriture et les mêmes vêtements que leurs compatriotes ». D’où la primauté accordée par le pape François, dans le sillage de Bergson, au temps sur l’espace : « Il est plus important de prendre des initiatives d’avenir que de défendre des territoires ou des institutions ».

Pour « incarner un autre type de politique » (Cavanaugh), les catholiques doivent commencer par affirmer « la relativité du pouvoir politique et l’imposture qu’il y aurait à en attendre un quelconque Salut ». Autrement dit, et pour paraphraser la formule du Christ : « Ne pas donner à Dieu ce qui est l’œuvre de César, le gouvernement des Cités ; ne pas donner à César ce qui est dû à Dieu, la prière et l’adoration ».

Partage et gratitude

L’attachement à la notion de « bien commun » permet aussi de relativiser les questions du travail et de la propriété : contrairement à sa conception moderne, « la foi en Dieu créateur nous fait savoir que l’on n’est jamais le « premier occupant ». Le dimanche, qui laisse aussi la terre et les bêtes se reposer, exprime bien ce dessaisissement. Il n’y a que l’argent qui travaille nuit et jour ! Si les catholiques sont attachés au repos dominical, c’est aussi pour offrir une alternative à une conception laborieuse bourgeoise qui identifie l’homme à son travail et son travail à son gain. » C’est le principe de destination universelle des biens de la Création.

L’attention au monde, la contemplation de ses beautés, favorise ce que Hannah Arendt a appelé une « politique de la gratitude », contre la haine du donné et le refus du Créateur. Aussi Dumont nous invite-t-il à parler de « création » plutôt que de « nature ». Cela permet et de « faire mémoire du don et de ce qui est donné » et d’éviter une « idolâtrie de la nature » au détriment de l’humain. Notons que la gratitude n’est en rien un oubli de soi. La communion à laquelle l’Église nous convie n’est pas un désir de fusion irrationnel, « un ‘sentiment océanique’ où s’abolit la coquille d’individualité du moi », mais une assemblée libre de personnes autour d’une parole (logos) et du pain.

Notons que la gratitude n’est en rien un oubli de soi. La communion à laquelle l’Église nous convie n’est pas un désir de fusion irrationnel, « un ‘sentiment océanique’ où s’abolit la coquille d’individualité du moi », mais une assemblée libre de personnes autour d’une parole (logos) et du pain.

Cette unité libre et consciente, antidote à l’uniformité totalitaire et sectaire, est, pour Dumont, une condition d’une hospitalité durable : « On accueille là où une appartenance symbolique forte permet la transmission ». Et de citer l’exemple de « bien des établissements libres catholiques où les enfants musulmans se sentent mieux accueillis et mieux compris que dans des établissements laïques qui ne les accueillent qu’à condition qu’ils déposent leurs loyautés à la porte ».

Ce livre très suggestif, qui aborde les questions décisives de laïcité, de communautarisme, d’étatisme, sous un jour nouveau, se conclut par trois études de penseurs catholiques engagés en politique :

  • Montalembert (« Nous ne voulons être libres qu’à condition d’être libres avec tout le monde »),
  • Péguy (« Chacun de nous est complice de ce qui se passe dans le milieu social. Chacun devrait se poser la question : comment dois-je agir pour que mon acte répande le plus de moralité dans la société ? »),
  • et Cavanaugh (« Si les structures économiques sont injustes, nous ne devons pas nous contenter de demander à l’État de réprimer les cartels, nous devons établir des structures économiques alternatives »).

Trois engagements aux sensibilités diverses, qu’on pourrait grossièrement résumer ainsi : un libéral, un socialiste, et un anarchiste, mais réunis par une même espérance, ainsi résumée par le Catéchisme de l’Église Catholique : « Le Royaume ne s’accomplira donc pas par une victoire historique de l’Église selon un progrès ascendant, mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement ultime du mal » (n°677).

Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux