Dans un recueil de poésie paru en mars 2017, Anne-Lise Blanchard restitue son expérience en Irak et en Syrie auprès des Chrétiens d’Orient et rend hommage à leur fidélité et à leur dignité dans l’épreuve. 

Votre tragédie semble encore loin, bien loin. Et pourtant, elle est nôtre – ou elle devrait l’être. Elle commence à l’être, par la force des choses. Vous êtes nos frères en Christ. Nos grand-frères mêmes, puisque vos ancêtres sont devenus chrétiens avant les nôtres. Les attentats qui frappent les puissances occidentales, de Londres à Nice, d’Orlando à Bruxelles, et jusqu’à l’un de nos prêtres, vous, nos grand-frères d’Orient, les subissez depuis des décennies. Votre fidélité au Christ, en dépit de tout, votre désir de vivre en paix, avec tout le monde, dans ces terres qui sont aussi les vôtres, ne peuvent nous laisser indifférents. 

C’est du moins ce que rapporte Anne-Lise Blanchard de ses séjours chez vous, en Irak et en Syrie. Dans un très beau petit recueil, Le Soleil s’est réfugié dans les cailloux, publié aux éditions Ad Solem en mars 2017, elle vous rend hommage, célébrant votre dignité dans l’épreuve et votre foi si édifiante. Elle vous donne la parole, nous permettant de mieux comprendre ce que vous vivez, ce que vous éprouvez, ce que vous espérez. Ce sont vos mots qui inspirent ses poèmes, vos mots qu’elle « recueille comme de précieux fragments d’une vérité dénaturée, d’un quotidien ignoré». 

C’est il y a trois ans, en août 2014, qu’elle a rencontré certains d’entre vous, découvert vos lieux de vie dévastés par la guerre. Elle rend compte avec une grande délicatesse de cette « volonté de vivre» qui vous anime, et qui est déjà un « acte de résistance», face aux islamistes qui n’ont de cesse de vous éradiquer. 

Entretien réalisé à l’été 2017 avec Anne-Lise Blanchard, administratrice de SOS Chrétiens d’Orient, qui, par ses poèmes, rend hommage à nos frères Chrétiens d’Orient.

Ce n’est pas votre premier recueil de poésie, mais c’est la première fois que vous abordez un thème si grave. A quoi bon des poèmes face à de telles souffrances ?

Il s’agit de restituer la parole des sans voix, de répondre à une demande réitérée partout où je suis passée : dites en France ce que vous voyez, ce que vous entendez. Au nom de la liberté, au nom de la démocratie, au nom des droits de l’homme, vous bombardez nos écoles, nos hôpitaux, nos églises, nos mosquées. Nous ne voulons rien de tout ça, nous voulons rester chez nous, gardez vos visas.

La poésie est à la fois ma relation au monde et mon mode d’expression comme le cinéma ou la photographie ou bien encore la musique le sont pour d’autres. La poésie s’adresse à l’intelligence sensible : il m’a semblé intéressant de porter à la connaissance des Français qui lisent ce que vivent nos frères d’Orient par ce vecteur ; la presse, notamment télévisuelle, nous sature d’images, banalisant ainsi l’insupportable ; la poésie suggère, laisse libre le lecteur ou l’auditeur d’associer au texte son vécu ou son imaginaire personnels. 

Qu’imaginiez-vous en août 2014 avant de poser le pied sur la terre syrienne ? Qu’est-ce qui vous a le plus surprise ?

En juillet 2014, nous étions parmi les premiers à entrer dans Maaloula et Homs libérées – libérées par l’armée syrienne des hordes islamistes d’Al Nosra, cest-à-dire Al Qaïda en Syrie rebaptisé aujourd’hui  Fath el Cham – Ce fut un choc pour nous tous, qui n’avions jamais mis les pieds dans un pays en guerre, de voir la violence, la systématisation des destructions des quartiers chrétiens: nous marchions sur des monceaux de décombres ; quand les habitations ou les commerces étaient encore debout, ils étaient incendiés pour empêcher tout retour. Outre le mobilier, fils électriques, radiateurs, prises, sanitaires, tuyaux, tout avait été arraché et emporté. Ce dont témoignaient ces lieux, c’est la volonté, voire l’obsession, destructrice de tout ce qui s’apparente au christianisme, mais aussi des autres minorités, notamment musulmanes non sunnites (druzes, chiites, alaouites). Au fur et à mesure de notre séjour, nous découvrions la présence chrétienne en Syrie, sa vitalité, son organisation, à travers ses églises, ses cathédrales, ses monastères, ses écoles, ses dispensaires. Chaque fête liturgique donne lieu à des processions. Les cloches sonnent à toute volée, les églises sont pleines, même à portée de tirs d’obus de mortiers. Les familles comme les religieux que nous rencontrions nous racontaient la convivialité pluriséculaire entre chrétiens et musulmans et la trahison de certains voisins musulmans. Et ce qui les préoccupait, c’était le pardon, comment continuer à vivre l’Évangile avec ceux-là. Je n’ai jamais entendu une parole de vengeance, de haine, non jamais. J’ai reçu les mêmes témoignages, quand je m’y suis rendu en septembre 2014, au Kurdistan où ont afflué un mois auparavant les chrétiens de la plaine de Ninive fuyant Daesh. 

Oui, ce qui surprend et donne à réfléchir, dès que l’on pose le pied au Proche-Orient, c’est la ferveur et la vitalité de l’Église, alors que les chrétiens, si leur nombre se maintient en Syrie, diminue rapidement ailleurs.

Votre recueil est illustré par de très belles photos de Katherine Cooper. La première est particulièrement bouleversante : on y voit un tableau encastré dans un mur, c’est une Vierge à l’enfant, dont le visage, ainsi que celui de Jésus, a été lacéré.

Oui, tout ce qui s’apparente au christianisme subit une obsession destructrice : les croix sont descellées, coupées en deux, les statues décapitées, les cloches enlevées, les icônes défigurées, lacérées, les sanctuaires profanés. C’est un tout cohérent. Qui cependant n’entame en rien la foi de nos frères orientaux : ils se font tatouer la croix, reconstruisent églises et sanctuaires aussitôt les villages ou villes libérés, reprennent le chemin des processions. Quant aux icônes il y en avait de très anciennes, comme celles du monastère Saints-Serge-et-Bacchus à Maaloula qui ont été volées et vendues au marché noir au Liban ; quelques-unes d’entre elles ont été retrouvées récemment.

Vous écrivez : « Quel hiver est tombé / sur vos maisons vos champs / ne vous laissant en poche / qu’un jamais plus » (page 37). Et, cependant, un peu plus loin : « Au coin du cœur veille / un coquelicot / qui garde entrouverte / la porte du retour». Pour ceux qui ont dû s’exiler, l’espoir d’un retour au pays natal est-il vraiment permis ?

Vous savez, lorsque vous devez tout quitter en quelques heures, avec vos seuls effets sur le dos, c’est que vous n’avez pour alternative que la mort : on laisse derrière soi ses albums photos, ses souvenirs personnels, la maison qui vous a vu naître ou/et qui a vu naître vos enfants, l’église où l’on s’est marié, où les enfants ont été baptisés, le cimetière où reposent parents et grands-parents. Pour des sociétés encore enracinées comme celles du Proche-Orient, où chacun connaît tout le monde, où la famille englobe plusieurs générations sous un même toit, mais tout de même ouvertes sur le monde grâce aux outils numériques, cet exode signifie dispersion et fin d’un mode de vie convivial; cela, tous en sont conscients. C’est ce « jamais plus» qu’ils emportent avec eux. Néanmoins, ceux qui n’ont plus charge d’enfants gardent « entrouverte la porte du retour». Et ceux qui ont accédé à l’âge adulte dans les camps de déplacés d’Ain-kawa, l’opèrent ce retour : à Qaraqosh, à Bartella, à Teleskuf; SOS Chrétiens d’Orient a ouvert à Ain-kawa en avril 2017 un centre de formation professionnelle aux métiers du bâtiment ; la première promotion dont le plus jeune a 16 ans œuvre sur le chantier de reconstruction des maisons de Qaraqosh. Maintenant, la question est de savoir si la présence chrétienne pourra se maintenir car avec la libération de Mossoul les cartes vont être rebattues entre milices kurdes et armée irakienne, entre chiites et sunnites, et en arrière-plan entre puissances régionales. À ce jour, rien n’est prévu pour préserver la sécurité des chrétiens irakiens dans la plaine de Ninive.

Vous écrivez une très jolie « Berceuse pour Cristina», cette petite fille irakienne enlevée par Daech, et libérée depuis. Vous aviez rencontré ses parents. Que symbolise à vos yeux le destin de cette fillette ? 

Cristina a été libérée le 7 juin. L’armée irakienne l’a retrouvée à Mossoul. Quand j’ai recueilli le récit de son enlèvement en janvier 2015 lors de ma rencontre avec ses parents, outre l’horreur de l’enlèvement d’une petite fille, de ce à quoi ses ravisseurs la destinaient, j’ai ressenti intimement, viscéralement (dans mes entrailles de mère) cet arrachement d’un petit enfant à sa mère. Cristina fait partie des innombrables enfants enlevés, dressés par l’État islamique à haïr qui ne se soumet pas à leur funeste doctrine, entraînés à tuer. Qu’a-t-elle subi, qu’a-t-elle vu ? Sur la photo de sa libération, son visage est totalement fermé. L’amour de sa famille, les soins, le retour à l’Évangile suffiront-ils à irriguer sa jeune vie ?

« Tant de gens sont prêts à nous faire partir, merci de nous aider à rester… Partir, ce serait laisser gagner les islamistes », vous confie l’un de vos interlocuteurs. Faut-il et peut-on aider les chrétiens à demeurer dans des pays comme l’Irak et la Syrie où leur vie est à ce point menacée ?

Il convient de distinguer la Syrie de l’Irak. Quand l’État islamique s’est emparé des villes et villages irakiens, les chrétiens étaient déjà persécutés. Ils l’ont été aussitôt que l’armée américaine a détruit les structures d’État irakiennes. Il n’y a plus de citoyens irakiens mais des tribus chiites, des tribus sunnites, et des chrétiens et des yézidis dans un environnement musulman. Les chrétiens réfugiés à Erbil-Ainkawa me racontaient que très vite les pressions sur les femmes avaient commencé, pour qu’elles portent le voile, pour qu’elles ne côtoient plus les hommes au travail, pour qu’elles renoncent à sortir seules et ainsi de suite. Les cars qui emmenaient les étudiants chrétiens de la plaine de Ninive à l’université à Mossoul se faisaient caillasser, détrousser ; les enlèvements devenaient fréquents. Ainsi les chrétiens irakiens fuyaient depuis 2001, de Bagdad à Mossoul, de Mossoul à Qaraqosh, de Qaraqosh à Erbil. En Syrie, malgré la guerre, l’État est resté debout et la population s’est rassemblée autour de ses institutions. En Syrie on est d’abord Syrien. Il faut savoir que le sort du voisin irakien a servi de repoussoir, les Syriens n’ont pas voulu vivre la dislocation de leur pays ; la Syrie a par ailleurs accueilli entre 2001 et 2011 1,7 million de réfugiés irakiens qu’elle a complètement intégré comme citoyens.

Suite au reflux de Daech ces derniers mois, comment envisagez-vous l’avenir sur le terrain ? 

Au-delà de la libération de Mossoul après celle de la plaine de Ninive, il n’y aucune garantie pour un retour sécurisé des populations chrétiennes ; en effet, comment sera géré ce territoire, entre Kurdes et Turcs, entre chiites et sunnites, entre Américains et Russes ? Bien sûr, c’est la vocation de SOS Chrétiens d’Orient d’être présent là où sont persécutés les chrétiens, donc nous restons, au Kurdistan et maintenant en Irak, à la demande de la population et des Églises. Nous misons sur l’avenir en construisant des écoles, en créant le centre de formation professionnelle à Érbil, déjà évoqué, que nous allons transférer à Qaraqosh dès le retour des familles. En Syrie, nous étions présents dès l’été 2014 à Alep, alors assiégée par Al Nosra, auprès des associations locales, civiles et religieuses. Actuellement, nous y avons un vaste programme de reconstruction de maisons dans les quartiers chrétiens et un quartier arménien populaire. En Syrie les chrétiens ne sont pas plus menacés que le reste de la population qui a dû faire face à Al Nosra et en même temps à Daesh ou le prétendu État islamique. Ces deux entités sont en recul partout en Syrie.

À la question d’aider les Chrétiens à rester sur place, je réponds sans hésiter : oui, s’ils le désirent. Car si cette région est leur identité elle est évidemment le berceau du christianisme et s’ils en sont éradiqués, c’est notre mémoire, celle du christianisme, celle de l’humanité qui disparaît. D’autre part, la présence sur ces terres bibliques de nos frères orientaux a valeur de témoignage, d’évangélisation auprès des musulmans. Je vous renvoie à ce que dit Sa Béatitude Louis Sako: « Il y a un avenir pour chacun de nous en Irak » et encore : « Il faut soutenir les chrétiens d’Orient dans leur résistance, leur espérance et leur témoignage, car, par leur spiritualité, ils sont un appui pour le christianisme occidental ». Je me suis attachée à rendre compte de cela dans mon livre, leur ferveur, leur espérance, leur témoignage jusqu’au martyre. 

Et pour conclure, dans l’un de vos poèmes, cet appel à la paix : 

« … 

le bruissement de l’oasis 

suggère les jeux d’enfants 

et dans les jardins qui rougeoient 

le voyageur déchiffre le chant 

que propage un vent léger 

salam salam salam »

ANNE-LISE BLANCHARD, Le Soleil s’est réfugié dans les cailloux, Ad Solem Poésie (mars 2017).


« Notre association a été créée en septembre 2013, juste après l’annonce de la prise de Maaloula en Syrie par les bandes d’Al Nosra. Elle se donne pour objectif de retisser les liens historiques entre la France et le Proche-Orient. D’emblée, ses fondateurs ont mis en avant la communion spirituelle avec les Chrétiens orientaux, et la première action fut la restauration de l’église paroissiale de Maaloula. « SOS » aura été la première organisation à être physiquement sur place à Erbil-Ainkawa quand les Chrétiens de la plaine de Ninive ont fui Daesh; depuis le 9 août 2014, « SOS » est présente en continu au Kurdistan d’Irak auprès des réfugiés. Sa force réside dans l’alliance de la prière et de l’action, de la proximité et du virtuel. Nous partageons les temps liturgiques avec les différentes Églises orientales implantées, accordons une large place à l’écoute des familles déplacées, réfugiées ou bien oubliées. Nous ne déléguons pas nos budgets, nous intervenons directement en faisant appel aux compétences locales et nos chefs de mission pilotent intégralement les projets en collaboration avec les partenaires locaux. Cela va des secours d’urgence – comme la distribution de vivres, de colis d’hygiène, d’équipement ménagerà la reconstruction des églises, lesquelles sont le centre de la vie communautaire au Proche-Orient, des cliniques, des écoles, des maisons ; sans oublier, bien sûr, les aides financières directes, notamment pour les bourses universitaires, et les actions éducatives auprès des enfants et des adolescents qui incarnent l’avenir de la présence chrétienne au Proche-Orient. Nous nous attachons également à tout ce qui peut encourager l’enracinement des populations chrétiennes : mise en place de pèlerinages, veillées de prières, création d’activités procurant une autonomie alimentaire ou économique telles que chambres d’hôtes dans les villages chrétiens, équipement d’artisanat, de matériel agricole, de petites unités de production d’alcool, de fromages, réimplantation de la vigne. Enfin, dernier axe d’action et pas des moindres : l’information, par les conférences, les réseaux sociaux, la presse écrite et audiovisuelle, l’accompagnement sur le terrain d’institutionnels comme des particuliers. Nous avons à cœur d’intéresser les Français et leur donner des clés de compréhension de ce qui se déroule au Proche-Orient.

Nous avons eu très vite la reconnaissance et l’appui des évêques et patriarches puis des autorités civiles sans lesquelles il ne serait pas possible de pérenniser notre action dans les pays où nous sommes présents : Syrie, Irak, Liban, Jordanie, Égypte, et, pour des projets ponctuels : Pakistan. A l’été 2017, nous avions près de 150 volontaires répartis dans cinq pays, qui avec enthousiasme essaient de traduire en actes les vertus d’humilité et de service. »


Gaultier Bès

Directeur-adjoint de la revue Limite
Agregé de Lettres et professeur de Français à Dreux